A vif / Jean-Louis Porchet ou la passion créatrice
Le Lausannois et producteur de films est décédé à 76 ans. Il laisse derrière lui, outre de nombreux films renommés, le souvenir d’un homme audacieux et passionné dont la force de conviction venait à bout de tous les défis. Un exemple inspirant pour la culture suisse.
En dépit de quelques excellents articles, pas sûr que la Suisse de la culture ait pris la pleine mesure de l’héritage de Jean-Louis Porchet, le flamboyant et attachant producteur de films lausannois (l’annonce de sa mort en 36 secondes au TJ). Mais comment l’évoquer? Rappeler bien sûr les noms de tous ces cinéastes d’ici et d’ailleurs qu’il a soutenus, pour une part en association avec son ami Gérard Ruey. Francis Reusser, Jacob Berger, Jean-François Amiguet, Marcel Schüpbach, Bruno Deville, Germinal Roaux. Tant de célébrités internationales aussi: Chabrol (Merci pour le chocolat, la trilogie Trois Couleurs de Krzysztof Kieslowski, et enfin Polanski avec son Palace. Dont les déboires le mirent à rude épreuve.
Héritage et souvenirs
L’héritage, c’est aussi le souvenir de cet homme, de son enthousiasme, de sa manière. Tenaillé par sa passion créatrice. Lors de ses longs mois à l’hôpital après son terrible accident de voiture en 2024, alors que son entreprise était en faillite, il esquissait dans sa tête des scénarios qu’il rêvait de soumettre au réalisateur Greg Zglinski. Le secret de sa réussite, c’était la chaleur des relations qu’il savait établir. Son charme. Ce mélange de folle ambition et de modestie, sa façon de rêver en gardant les pieds sur terre. Un amoureux de la vie, de la table, du cigare, de son Alfa et des champignons qu’il allait récolter dans ses coins secrets. Un père aimant et aussi un homme d’amitiés fidèles et intenses.
Nous montions ensemble un grand spectacle, L’Epopée de l’Europe, sous l’imposante tente de Mario Botta, à Sils Maria, pour le 700e anniversaire de la Confédération. Une soixantaine de comédiens sous la direction, après bien des péripéties, de l’acteur-metteur en scène allemand Wolfgang Häntsch. Enorme bastringue. Et Jean-Louis lâche soudain: «On devrait montrer ça à Bruxelles.» Et il y parvint! Le show y sera applaudi le soir du 31 décembre 1991. Pour déplacer la tente, nullement conçue pour cela avec ses ancrages de béton, ce diable d’homme avait réussi à convaincre un colonel de sa connaissance. Et ce sont des soldats et des camions de l’armée qui assurèrent le transport. La force de conviction de Porchet venait à bout de tous les défis.
Adieu l’ami
Mais les soucis, notamment économiques, s’accumulaient, en dépit du soutien de ses amis. Quelque chose, en profondeur, s’était cassé. «Tu crois qu’aller aux champignons me suffirait?», m’avait-t-il lâché un jour avec un sourire peu convaincu. Il décida de tirer le rideau. Comme dans un film où défilent toutes les émotions, des plus belles aux plus tragiques.
Il en est un autre qui nous rappelle son amour du cinéma. Le seul qu’il ait réalisé lui-même. Les Yeux de Simone, un haïku, court métrage de sept minutes, sur une musique de Barbara. Il avait rencontré, au ciné-club de Pontarlier, un couple âgé, l’homme gardait les yeux au ciel, aveugle, et son épouse lui chuchotait ce qu’il se passait sur l’écran. Porchet les y a portés. «C’est la plus belle histoire d’amour que j’aie rencontrée», disait-il. Un si bel hommage au cinéma aussi.
Sur fond d’un milieu culturel souvent fort prudent, les audaces, folles ou pas, de Jean-Louis Porchet devraient donner des ailes aux créateurs déchaînés.
Adieu l’ami. Pensées solidaires aux tiens. Ton clin d'œil si souvent rieur nous reste et soulage notre peine.
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