keyboard_arrow_left Retour
CULTURE

Turbulentes avant-gardes

C oBra, Futuristes, Dada, Gutaï, Der blaue Reiter, Situationistes… De 1880 à 1980, plusieurs groupes d’avant-garde expérimentèrent d’autres façons de faire de l’art, certains de manière très politique. Un livre propose cinquante-quatre portraits de ces «Grands Turbulents». Une lecture vivifiante à l’heure où tout le monde est appelé à rentrer dans le rang.

Sur de nombreuses photos des groupes que contient le livre Les Grands Turbulents, on croit déceler, dans les regards et dans les poses, quelque chose qui ressemble à de l’arrogance, à de la provocation ou alors à de l’insolence. C’est sans doute dû au fait que la plupart des protagonistes nous regardent dans les yeux, ce qui est une volonté éditoriale. Mais certains, aussi, ont l’air tristes, presque désespérés. Et il y a ceux qui semblent se prendre très au sérieux, les désinvoltes, les ironiques. 

Ils ont tous en commun d’avoir fait partie d’un des cinquante-quatre groupes d’avant-garde artistique présentés dans l’ouvrage et qui se constituèrent, pour la majorité d’entre eux, entre 1880 et 1980. 

Ma, dans les années vingt, à Vienne. De gauche à droite : Sándor Bortnyik, Béla Ulitz, Erzi Újvari, Andor Simon, Lajos Kassák, Jolán Simon et Sándor Barta : tous exilés hongrois. © DR

Affronter l'ordre établi

Voilà ce que disent avant tout leurs attitudes et leurs regards: ils veulent changer l’art, la politique pour certains, les mœurs, changer de point de vue sur le monde. Et ils ont conscience qu’en cela, ils affrontent l’ordre établi, LES ordres établis. Cela donne à la lecture de ce livre quelque chose de formidable, en fait une expérience intellectuelle. Plus besoin d’être un spécialiste des Surréalistes, des Lettristes, des Dadaïstes, des Situationnistes, des Futuristes, de COBrA ou du Nouveau roman pour en saisir l’impertinence, eut-elle été passagère, éphémère. Pas besoin d’avoir étudié l’histoire de l’art pour comprendre que celui-ci est plus vivant, plus amusant, plus épatant hors des musées, loin des ministères de la culture, des subventions, des remises de prix, des cocktails mondains, des vernissages petit-bourgeois.

«L'alchimie des affinités électives»

Les cinquante-quatre textes, de cinquante-quatre auteurs différents, résument, parfois de manière très personnelle, les activités et les théories de ces femmes – elles sont minoritaires – et de ces hommes qui ouvrirent des voies nouvelles, certains au péril de leur vie, et qui se regroupèrent pour le faire. «A l’origine des rencontres: l’alchimie des affinités électives, avec ses états de liaison, de fusion, d’ébullition, de sublimation, qui unit des figures singulières en un ensemble appelé, selon les circonstances: groupe, cercle, union, fraternité, bande, compagnons, communauté, écrit la maîtresse d’œuvre Nicole Marchand-Zañartu (voir sa bio ci-dessous) dans son introduction. Certains furent tapageurs, d’autres plus discrets, voir taciturnes. Les uns nous sont familiers, les autres inconnus ou peut-être les a-t-on oubliés. Tous ont eu un projet de résistance à l’ordre du monde tel qu’il allait ou tel qu’il s’annonçait. Unis par l’amitié, la proximité intellectuelle, l’activité collective.» 

Les Ego-Futuristes, en 1913, Saint-Petersbourg. De gauche à droite : Vassilisk Gnedov, Dimitri Krioutchkov, Ivan Ignatiev et Pavel Shirokov. © DR


Le livre débute avec les Romantiques d’Iéna (donc avant 1880, mais ce sont eux qui ouvrent l’histoire de tous les groupes à venir) et se termine avec les new-yorkaises  The Guerrilla Girls (donc un peu après 1980). Entre les deux, il y a donc cinquante-deux autres groupes, dont (sélection subjective): 

Les Onze Bourreaux, en 1901 à Munich, qui voulaient «ouvrir une nouvelle ère européenne, délivrer leur époque de ses hypocrisies.» 

Die Brücke, en 1905 à Dresde, qui «savaient avec Nietsche que “l’artiste a le pouvoir de réveiller la force d’agir qui réside dans les autres âmes“».

La Queue d’âne, en 1912 à Moscou. Leur nom est «inspiré par un canular de Roland Dorgelès qui, deux ans plus tôt, à Montmartre, avait fait réaliser un tableau à l’âne du tenancier du célèbre cabaret Au lapin agile. En présence d’un huissier de justice, il avait attaché un pinceau à la queue de l’animal et l’œuvre qui en résulta fut exposée au Salon des Indépendants sous le titre Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique.» 

Los Estridentistas, en 1925 à Mexico. Une avant-garde récupérée ensuite par le pouvoir: «Installés à Xalapa rebaptisée symboliquement “Estridentópolis“, Los Estridentistas se voient doter de moyens substantiels. Le militantisme intellectuel et la planification d’Etat vont travailler ensemble: métamorphose d’un groupuscule révolutionnaire en organisme officiel, où l’activisme poétique devient engagement, la destruction esthétique devient (re)construction et l’utopie se mue en propagande gouvernementale.»

Les Kinoki, en 1925 en URSS. «Nous nous appelons les Kinoki pour nous différencier des “cinéastes“, troupeau de chiffonniers qui fourguent assez bien leurs vieilleries. (…) Portés par les ailes des hypothèses, nous yeux mus par des hélices se dispersent dans l’avenir.» Les Kinoki sont «des travailleurs de la ciné-chronique, du cinéma documentaire non-joué.»

OBeRIou, en 1927 en URSS. «L’arrestation (la première) de Harms et Vvedenski à la fin de l’année 1931 mettra un terme à l’aventure: l’OBeRIou était tout simplement impensable dans l’enthousiasme de «l’édification du socialisme». Désormais, tous écriront pour le tiroir. Et presque tous finiront mal, la guerre se chargeant de liquider les rescapés de la terreur.»

Mandrágora, en 1938 à Santiago du Chili. «Un espace libre, réservé à une communauté restreinte, visant l’action publique mais non le grand public. Le geste est révolté, résolument poétique, agitateur des hiérarchies sociales: indigné par la guerre d’Espagne, inscrit dans le marxisme dialectique, contemporain des fronts populaires.»

CoBrA, Copenhague, Bruxelles, Amsterdam, en 1948. «La destruction des anciennes formes est la condition nécessaire au réveil de l’esprit qui permettra la fin de la passivité et l’éclosion d’un art collectif de caractère populaire.» 

Zero, en 1958 à Düsseldorf. «Ils sont ensemble et à part, comme on l’est toujours au sein d’un groupe, mais là peut-être plus qu’à l’ordinaire puisqu’ils ne font même pas semblant d’être unis.» 

The Hungryalists, en 1961 à Calcutta. «Ces vers de Chaucer qui dataient d’une période antérieur à l’Empire, nous les avions fait nôtres. Nous serions les Hungryalists, à l’image de notre soif d’engloutir la littérature britannique qui nous avait tant nourris et poussé à écrire, mais qui était aussi celle qui avait relégué au rang de subalterne nos langues et nos cultures. Ces modèles – William Blake, Lord Byron, Oscar Wilde, Robert Stevenson, James Joyce, Virginia Woolf, Joseph Conrad et tant d’autres – nous les aimions autant que nous voulions les renverser, les tordre à notre image, les plier à nos rêves pour inventer de nouvelles représentations de nous-mêmes et imposer notre langue, le bengali.» 

Je sais aujourd’hui que la plus haute et la seule reconnaissance légitime que nous pouvions attendre, c’est cette sanction: l’Inde indépendante nous a jugés «subversifs » et a déclaré notre littérature «obscène». Nous avons gagné.

The Hungryalists

Les Etoiles – Xing xing, en 1979, à Pékin. «Les cinq jeunes hommes qui nous regardent n’avaient pas de formation académique, tous étaient ouvriers ou employés. Aucun d’entre eux n’a renoncé.» (Tous les textes entre guillemets sont des extraits du livre). 

Comment ne pas être étreint par la nostalgie à la lecture des Grands turbulents? Aujourd’hui, l’art semble avoir été domestiqué, les artistes aussi, regroupés dans des écoles, des festivals, des résidences, abîmés par la reconnaissance marchande et spectaculaire. 

Comment, donc, ne pas se laisser emporter par la nostalgie? Peut-être en se disant que, par définition, les turbulent et les turbulences s’agitent de manière imprévisible et que de nouveaux désordres artistiques vont surgir, tourbillonnant. 

Les Grands Turbulents, présenté par Nicole Marchand-Zañartu, Editions Médiapop


Nicole Marchand-Zañartu

Elle débute comme journaliste dans la presse écrite et à la télévision, puis entre, en 1981, à l’ENSCI-Les Ateliers où elle créé un centre de documentation et de recherche en liaison avec le CCI/Centre Pompidou. Responsable des enseignements de sciences humaines, elle développe une unité de recherche. Elle a traduit en 2010-2013 pour la Cité du design en co-édition avec les Presses de l’Université de Saint-Etienne, Rikimbili. Une étude sur la désobéissance technologique et Maison moirée et autres essais d’Ernesto Oroza. En 2011, elle publie à la RMN (Réunion des Musées Nationaux) Images de pensée (co-auteur Marie-Haude Caraës) et en 2017, Quand le catalogue devient livre d’art, à l’occasion de l’exposition René Drouin à la Bibliothèque des Arts Décoratifs à Paris, (mai-juillet 2017). Elle prepare actuellement Trente deux grammes de pensée en collaboration avec Jean Lauxerois. 



Ce qui a motivé la production des Grands Turbulents 

«J’aime les chemins de traverses, la surprise, retrouver le moment de surgissement de quelque chose. C’est ce qui m’a conduit il y a quelques années à imaginer les Images de pensée* et aujourd’hui à faire revivre ces groupes d’avant-garde, ces «Grands Turbulents» venus de tous horizons géographiques et qui ont troublé le siècle. Raconter leur histoire en demandant à cinquante-quatre auteurs de décrire avec leur sensibilité particulière la photo du groupe qu’ils avaient choisie ou que je leur avais attribuée. 

Les groupes d’avant-garde forment une véritable constellation, ils naissent autour des guerres avant et après, et parce qu’ils sont en groupes ils vont à partir du début du XXe siècle oser l’impensable, défier la société, avec une audace incroyable. La notion d’artiste isolé disparait presque. Entre 1910 et 1914 la floraison est quotidienne, fulgurante, incandescente, ce sont souvent des météores mais ils laissent des traces: des revues, des manifestes, des déclarations, des mises en scènes, des reliefs d’exposition, des manières de vivre.

J’étais aussi intriguée par ce qui va relier pour un temps des personnalités si fortes, si disparates, tous ces «je» en un «nous» qui se rassemble, sans relation de servitude pour œuvrer en commun. Nous sommes aujourd’hui si loin de ces univers. Reliés par un fil invisible, les groupes ne sont pas des entités isolées, du pollen traverse les océans, il y a une grande perméabilité et c’est une petite partie de cette grande mosaïque que je voulais donner à voir. Je ne suis que celle qui a relié les choses; l’ouvrage a vu le jour grâce au groupe des cinquante-quatre auteurs (poètes, philosophes, musiciens, écrivains, cinéastes…), à quatre mousquetaires qui m’ont aidé dans cette tâche et à un petit éditeur par la taille, Médiapop, mais de la grande école des éditeurs, attentif et audacieux. 

 On pourrait ajouter, «ceci n’est pas un livre d’art», les photos sont pour la plupart des photos d’amateurs, prises parfois par un des membres du groupe.»



Nicole Marchand-Zañartu


*Images de pensée (co-auteur Marie-Haude Caraës), RMN-Grand Palais, Paris 2011

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR