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A 75 ans, Steven Spielberg signe un premier film ouvertement réflexif avec «The Fabelmans», dans lequel il relate sa jeunesse. Un film d'apprentissage sous le signe de la passion pour le cinéma, refuge contre la fragilité des relations humaines, et qui va loin dans l'auto-analyse sans pour autant oublier le public.



La grande malchance de The Fabelmans est sans doute d'arriver dans la foulée d'Armageddon Time de James Gray et de souffrir de la comparaison. Face à ce retour sur soi si douloureusement intime et tout à la fois élargi au politique, celui de Spielberg pourra soudain paraître nettement plus artificiel et superficiel. Venu après le très surfait Belfast de Kenneth Branagh, il aurait fait tout autre figure! A l'arrivée pourtant, il emporte l'adhésion, à la manière typique de Spielberg: par sa formidable science du spectacle doublée d'une authentique quête de profondeur, aussi réarrangés et manipulateurs que puissent sembler par ailleurs ces souvenirs.

Pour un cinéaste qui a toujours tenu son moi à bonne distance de l'écran, l'effort est de toute manière remarquable et offre un aperçu passionnant de ce qui a formé l'un des principaux créateurs de notre temps. Pour preuve, il co-signe lui-même le scénario, comme il ne l'avait fait jusqu'ici que pour Rencontres du 3e type et A.I.-Intelligence artificielle, avec l'aide du dramaturge Tony Kushner (Angels in America, avec lequel il avait déjà collaboré sur Munich, Lincoln et West Side Story). Il en résulte une sorte de «portrait de l'artiste en jeune homme» forcément moins spectaculaire que ses autres films, et qui recourt dès lors à une forme de théâtralisation, en trois temps et un épilogue.

Documentaire ou fiction

Comme chez James Gray, il y a d'abord une certaine mise à distance, la famille Spielberg étant devenue Fabelman. Et de sorte qu'il n'y ait aucun doute quant au cœur du sujet, on découvre le petit Sammy, six ans, emmené pour la première fois au cinéma par ses parents. Chance, il va être traumatisé à vie par l'impact de Sous le plus grand chapiteau du monde (The Greatest Show on Earth de Cecil B. De Mille, 1952). Et tout particulièrement une scène d'accident de train qu'il n'aura de cesse de rejouer avec son train électrique puis de filmer avec la caméra super-8 de papa. Sa famille juive habite dans le New Jersey, son père est ingénieur électricien, sa mère femme au foyer alors qu'elle aurait rêvé devenir pianiste et Sammy a deux sœurs cadettes qu'il met aussitôt à contribution pour ses premières réalisations.

Lorsque le père accepte un poste en Arizona, accompagné de son meilleur ami, l'«oncle» Bennie, les Fabelmans font le grand saut. Ils y débarquent au début des années 1960 et Samy immortalise déjà l'événement en le filmant. Là-bas, c'est la vision de L'Homme qui tua Liberty Valance de John Ford qui l'inspirera à réaliser un western avec ses amis scouts, bientôt suivi d'un film de guerre. Même papa, de plus en plus réticent face à ce hobby peu sérieux, devra admettre que le jeunot a de l'ingéniosité. Mais c'est un documentaire, un home movie réalisé lors d'un pique-nique, qui va s'avérer encore plus décisif, en révélant des failles que Sammy n'aurait pas autrement perçues.
Un deuxième déménagement en Californie, dans la région de San Francisco, s'avère catastrophique pour la famille: tandis que le père travaille chez IBM (sans Bennie), la mère s'étiole à vue d'œil, rendant une séparation inévitable. Quant à Sammy, il découvre les dures réalités de la vie au collège, entre l'ostracisme de ses pairs et l'attrait déroutant pour l'autre sexe. Là encore, c'est un documentaire sur une sortie de classe qui va le tirer d'affaire et lui montrer sa voie.

Un art du secret

On réalise petit à petit que dans chacun de ces épisodes, ce sont la famille et le cinéma, l'affectif et la passion artistique, qui tiennent le rôle central, de manière plus ou moins conflictuelle. Tout le reste s'efface: la mémoire juive comme les enjeux politiques de ce début des sixties, pourtant mouvementé. Au début, la chronique façon Radio Times de Woody Allen paraît un peu forcée et surjouée. Puis débarque en visite un oncle maternel, ancien artiste de cirque (Judd Hirsch) qui avertit le petit Sammy du danger de sa passion dévorante, et tout se met en place. L'art a son prix – mais peut-être aussi la science paternelle. En fait, il y a là un tiraillement presque insoluble.

Là où The Fabelmans touche vraiment au génie, c'est dans sa mise en abyme du cinéma en tant que révélateur tout autant que gardien du secret. Secret maternel d'abord, mais aussi secret de l'auteur lui-même. Fidèle en cela à l'époque, le grand non-dit sera dès lors la sexualité. Mais d'une manière si bizarre que sa simple suggestion la rend centrale alors même que l'image l'évacue! Idem pour l'identité juive: alors que la Shoah n'est pas même évoquée en famille, la question resurgit au collège, où Sammy subit des moqueries antisémites contrebalancées par la curiosité des filles – le tout culminant dans une scène où son tourmenteur, un grand blond musclé, demande à Sammy pourquoi il l'a tellement avantagé sur ses images (ce qui, au passage, vaut pour tout le Hollywood classique, dominé en coulisses par des Juifs effacés à l'écran!). Réponse embarrassée: «je dois sans doute me faire psychanalyser.»

Imprimer la légende

Dans une mise en scène de plus en plus déliée et virtuose, on atteint là le cœur du film: alors que sa famille se désagrège et que son identité pose problème, Sammy se raccroche désespérément à sa passion qu'il était sur le point d'abandonner, seul domaine où il a le contrôle... On s'en doutait depuis ses magnifiques films pour, ou plutôt avec, des enfants (E.T. et A.I., mais aussi les sous-estimés Hook, Tintin et Le BFG), la clé psy est l'une des plus fécondes du cinéma de Spielberg. Et même s'il a longtemps fait l'innocent, développant un art parfaitement extériorisé, à la fois spectaculaire et d'une rare clarté, l'intéressé a lui-même fini par le comprendre.

Dans The Fabelmans, il s'agit ostensiblement pour Sammy de pardonner leurs faiblesses à sa mère et à son père. Mais on le sait, cette prétention adolescente tend par la suite à disparaître au profit d'une forme de compréhension, voire de pardon. Pour Sammy cela passera par une expérience traumatique au bal de promo, qui lui donne un avant-goût de la complexité des relations entre les hommes et les femmes, et par le choix de renoncer aux études souhaitées par son père pour aller frapper aux portes de Hollywood.

Ce qui nous vaut en guise d'épilogue une savoureuse entrevue avec le vieux John Ford (interprété par David Lynch!), qui lui donne un précieux conseil pour réussir. Vrai ou faux, peu importe. Même s'il a à l'évidence arrangé toute son histoire pour mieux asseoir sa légende, Spielberg signe là un film aussi brillant qu'essentiel, qui livre généreusement la clé de tout son art.


«The Fabelmans», de Steven Spielberg (Etats-Unis, 2022), avec Michelle Williams, Paul Dano, Seth Rogen, Gabriel LaBelle, Mateo Zoryan, Keeley Karsten, Jeannie Berlin, Judd Hirsch. 2h31

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

1 Commentaire

@Lore 24.02.2023 | 07h53

«Belle critique très pertinente, merci!
»


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