keyboard_arrow_left Retour
CULTURE / Cinéma

«Seuls ensemble»: comment parler d’eux

L e film de Sonia Zoran et Thomas Wüthrich saisit quelques semaines d’une cohabitation pas banale entre des mineurs non accompagnés (MNA) et les résidents d’un EMS vaudois. Un documentaire poétique et fort, qui dit les solitudes au croisement des destinées. Et nous fait tâter l’étoffe des héros que sont les jeunes migrants: un mélange bouleversant de puissance et de fragilité.

C’est une histoire de rencontres. Entre des jeunes réfugiés seuls au monde, arrivés en Suisse mineurs non accompagnés, qui contemplent le lac d’un regard indéchiffrable. Et des résidents d’un EMS vaudois, qui chantent «Il était un petit navire» à l’atelier musique pour ne pas perdre le fil de leurs souvenirs. Les uns et les autres flottent, anxieux, entre hier et demain. Ce qui ne les empêche pas de rigoler par moments. Solitudes au croisement des destinées.

Si ces jeunes sont là, à l’EMS Le Marronnier à Lutry, c’est qu’ils ont rencontré François Burland, artiste plasticien baroudeur, qui, depuis bientôt cinq ans, a entrepris de faire sa part face au «problème de la migration» en associant des mineurs non accompagnés à son travail. C’est aussi parce que Le Marronnier lui a commandé une fresque géante destinée à décorer le foyer de l’institution. A l’été 2016, l’artiste débarque avec sa smala pour réaliser l’œuvre «in situ».

François Burland. © P.S Productions

Ce sont ces trois semaines de création et de quotidien partagé que raconte Seuls ensemble, de Sonia Zoran et Thomas Wüthrich, visible en mai sur les écrans romands. C’est un film fort et délicat, au parfum unique. A mille lieues du documentaire informatif sur le «phénomène des MNA». Tout autant que du reportage-choc qui vise le public aux tripes à coups de témoignages épouvantables. On est simplement dans la rencontre avec des personnes dont la beauté nous frappe, et c’est fou ce qu’on comprend de choses sans qu’elles aient à nous les expliquer.

Sous la caresse de la caméra

En fait, Seuls ensemble apporte une réponse personnelle, poétique et inspirante à la question: comment parler des migrants? Depuis cinq ans au moins, chaque jour qui passe, des gens, à l’autre bout de la mer, se jettent à l’eau dans l’espoir d’atteindre l’Europe. Beaucoup sont des enfants, trop se noient, et nous, on s’habitue. Les morts en Méditerranée ne font plus la «une»; comment lutter contre la fatigue du regard? Comment, sans entrer dans le jeu pervers de la surenchère émotionnelle?

C’est une question qui occupe durablement Sonia Zoran, coréalisatrice et journaliste. Les auditeurs de RTS La Première n’ont pas oublié sa série Eclats de Méditerranée à l'été 2015. Plus récemment, elle réalisait, pour l’émission Vacarme, un reportage sur un foyer de jeunes migrants à Malley. C’est là qu’elle a rencontré Adiam, Nela, Gaby, Jabar et les autres, qui deviendront les protagonistes de Seuls ensemble.

L'affiche du film. © P.S. Productions

Les convaincre de passer trois semaines sous l’œil de la caméra affublés d’un micro-cravate n’a pas été simple: ils se méfiaient des journalistes, échaudés par quelques expériences précédentes. Le film est né d’un rapport de confiance patiemment construit et brille par la délicatesse de son regard: vibrant, empathique, mais jamais indiscret. Lorsque les «mômes» parlent d’eux, la place des silences est au moins aussi importante que celle des mots. «En dire toujours moins, finalement, c’est mon chemin depuis trente ans», médite Sonia Zoran.

La caméra de Thomas Wüthrich réussit ce même petit prodige: incroyablement proche de ses jeunes héros jusqu’à se faire, par moments, tendre comme une caresse. Et néanmoins jamais intrusive. «Je cherche leur beauté, leur fraîcheur, dit le coréalisateur. Avec ma caméra à la main, je les frôle en effet de très près, mais je crois que j’arrive à me faire oublier.»

Les épreuves des héros

«Je n’ai pas de parents, je suis seule», dit Adiam, l’adolescente venue d’Erythrée. «Oui, je comprends», lui répond, en pesant ses mots, Lucienne, la vieille dame qui n’ira plus bien loin. De la rencontre de la smala à Burland avec les résidents du Marronnier naissent des scènes tendres et cocasses. On voit surtout les aînés découvrir, un peu stupéfaits, des mômes qui cadrent mal avec l’image qu’on se fait d’une victime. Ils ont appris le français en moins de deux et parlent une myriade d’autres langues, ils se concoctent un look d’enfer avec trois bouts de ficelle, ils investissent dans leur formation avec une énergie stupéfiante. «Ils ont certes subi des choses terribles, commente Sonia Zoran, mais ceux qui sont arrivés jusqu’ici sont des héros!» A la fois terriblement vulnérables et magnifiquement puissants, résume, dans le film, François Burland, bouleversé par cette simultanéité des extrêmes.

Seuls ensemble, c’est aussi une histoire d’engagement: un jour, les mineurs deviennent majeurs et tout à coup, il n’y a plus de structures d’accueil. François Burland ne fait pas que travailler avec ces jeunes, il fait office de parrain informel au long cours et vient de créer une association, Nela, pour aider à leur transition et encourager les parrainages. Parmi les cinq personnages principaux du film, deux ont trouvé du travail au Marronnier, deux autres poursuivent une formation. Le cinquième, Diallo le Guinéen, qui chante à la fin du film un slam avec son ami Gabi, a disparu après avoir reçu la lettre qui rejetait sa demande d’asile. C’est Thomas Wüthrich qui l’avait accompagné à Berne pour son audition. Et aussi plusieurs fois à l’hôpital pour cause d’appendicite intempestive. «Il était en grande souffrance, raconte, le coréalisateur. Nous avions réservé l’hôpital pour son opération, nous l’avons encouragé à faire recours, mais il a paniqué.» 

Car bien sûr, devenir majeur, pour les mineurs non accompagnés, c’est faire face au risque d’expulsion. «Les Erythréens sont particulièrement visés en ce moment, explique Sonia Zoran. Certains sont renvoyés en plein milieu de leur apprentissage, alors que leur patron est très content d’eux. C’est absurde! Il faudrait au moins les laisser terminer leur formation.» 

Le petit navire «entreprit un long voyage sur la mer Me-Me-Mediterranée» chante le chœur des vieux. Pour les jeunes héros débarqués sur nos rives, les épreuves ne sont pas terminées. 

 


 

La bande-annonce du film:


Seuls ensemble, documentaire de Sonia Zoran et Thomas Wüthrich (Suisse). 76 min. 

AVANT-PREMIERES en présence de l’équipe du film: jeudi 2 mai 19h au City Club Pully, vendredi 3 mai 18h45 au Cinema Rex à Vevey, mardi 7 mai à 20h15 au Cinéma Bio à Genève, dimanche 12 mai à 18h au Cinéma Royal à Ste-Croix, mercredi 15 mai 18h au Cinéma Casino de Martigny. 

AU CINEMA dès le 8 mai dans les salles romandes.      

keyboard_arrow_left keyboard_arrow_right

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR