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CULTURE / Cinéma

Sean Baker, le dernier des indépendants

A depte d'un cinéma discrètement engagé qui explore les marges de la société, cet Américain a fini par se faire remarquer avec l'attachant «The Florida Project». Rencontre avec un auteur à la croisée des chemins

A l'âge des super-blockbusters truffés d'effets spéciaux, de l'ouverture de l'eldorado chinois, du triomphe des séries et de l'essor inexorable du streaming, à quoi ressemble le cinéma indépendant américain? A plus grand-chose: une grande masse informe de quelque 500 films par an, la plupart fauchés et à peine distribués, lorgnant plus ou moins vers Hollywood alors même que le secteur des «films du milieu», pas trop chers et destinés au public adulte, s'effondre. Du coup, les véritables auteurs peinent à émerger. Comme Sean Baker, 45 ans, que l'on découvre enfin à l'occasion de son... sixième long-métrage, The Florida Project, avec Willem Dafoe en tête d'affiche et une petite héroïne renversante.

Cet habitué des festivals, aux films peuplés de personnages modestes «de la vraie vie» (Take Out, montré à Fribourg, Prince of Broadway et Starlet, repérés à Locarno) a connu une chance décisive: la sélection de son dernier opus à Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs, exposition aussitôt suivie de nombreux contrats de distribution. Du coup, il a décidé de se lancer dans une tournée européenne pour présenter son travail. L'occasion d'interviewer ce cinéaste d'aspect encore juvénile, élégant et plutôt discret, que l'on n'imaginerait certes pas passer une année auprès de prostituées transsexuelles de Los Angeles comme les protagonistes de son film précédent, Tangerine.


Parmi vos collègues indépendants, il n'y a guère que Hal Hartley, Jonathan Nossiter, Lodge Kerrigan et Todd Haynes qui soient venus jusqu'en Suisse romande. Qu'est-ce qui vous a décidé?

Je suis en bonne compagnie! Disons qu'entre le Festival de Turin et la sortie du film en France, il y avait là une fenêtre idéale. De même que je m'intéresse au cinéma du «reste du monde», je tiens beaucoup à ce que mes films soient vus en Europe. C'est sans doute que je veux encore croire en la possibilité d'un cinéma fédérateur autre que le gros divertissement commercial.


Vous aviez réalisé Tangerine avec un iPhone, mais vous êtes donc encore attaché au grand écran?

Absolument! Cette fois, j'ai même pu m'offrir un film tourné en 35mm, comme avant l'avènement du digital. En fait, depuis Four Letter Words en 2000, tous mes films ont connu de petites sorties aux Etats-Unis et ont ainsi été vus par des critiques. C'est important. Je sais bien que les gens vont moins au cinéma et que les salles indépendantes tendent à disparaître un peu partout. Mais c'est la sortie en salle qui donne encore à un film une certaine stature. Le «direct-to-streaming» ne me fait pas du tout rêver!


Vous avez grandi dans le New Jersey, étudié et débuté à New York puis vous êtes allé en Californie. Pourquoi ce pas de côté vers la Floride?

Ce n'est pas que je manquais d'inspiration à Los Angeles, mais les récits de mon co-scénariste Chris Bergoch, qui a de la famille en Floride, ont fini par m'intriguer. On aurait sûrement pu situer ailleurs cette histoire d'une fillette qui vit de manière précaire dans un motel miteux avec sa mère célibataire et sans emploi. Pourtant, j'ai l'impression que c'est la couleur locale qui fait réellement le film. A présent, je tournerais volontiers ailleurs en Amérique. Souvent, je me demande pourquoi les 95% de nos fictions se passent toujours dans les mêmes villes. Et ça me désole.


Vous vous êtes imposé comme le «cinéaste des sans-voix»...

(il soupire) Je sais, et ça m'ennuie un peu parce que je ne souhaite pas être étiqueté. Mais il est vrai que je réagis surtout à ce qu'on voit trop rarement, ou alors traité de manière grossière. Je ne me dis jamais que pour mon film suivant, je vais mettre en lumière telle minorité ou tel problème. Je me laisse plutôt guider par des rencontres et ma curiosité. Et puis je garde toujours à l'esprit que je ne fais pas des films seulement pour ces gens-là. D'une manière ou d'une autre, il s'agit de rendre leur réalité partageable.


Pour la première fois, vous avez fait appel à un acteur de renom, Willem Dafoe, et tourné en format large. Dans ce souci d'élargir aussi votre audience?

Après le succès d'estime de Tangerine, un film à microbudget, j'ai senti que c'était le moment ou jamais. Et là, j'ai vraiment l'impression d'avoir mis le pied dans la porte juste avant qu'elle ne se referme. On n'est plus dans les années 1990, quand des gars comme Paul Thomas Anderson, Quentin Tarantino ou Alexander Payne pouvaient imposer leur originalité et se voir courtisés par les producteurs. Cela ne veut pas dire que je ferais désormais n'importe quoi pour assurer ma carrière, mais je pourrais bien tenter autre chose.


Vous avez d'ailleurs déjà participé à deux séries comiques à base de marionnettes, Greg the Bunny et Warren the Ape...

J'assume! Ces séries TV, elles aussi indépendantes, m'ont été très précieuses pour apprivoiser l'improvisation. Même si ça ne se remarque pas forcéement, je tiens à ce qu'il y ait toujours un peu d'humour dans mes films. Et j'admire quelqu'un comme David Gordon Green, qui a réussi à se partager entre cinéma indé et comédie hollywoodienne. Dernièrement, un film comme Get Out de Jordan Peele, qui a réussi à traiter de la question raciale à travers une comédie horrifique, me donne aussi à réfléchir.


Pour en revenir à Willem Dafoe, son personnage de patron de motel bienveillant mais ferme ne serait-il pas une sorte d'alter ego?

Ah non, je ne pense pas... (il paraît surpris) Comme tout le reste, il est venu de l'observation de modèles réels. C'est un peu une figure parentale malgré lui. Il ne juge pas, il souhaite le meilleur pour tous, mais garde une certaine fermenté et une distance. Moi par contre, j'essaie de rester en contact avec les comédiens de mes films précédents, même si ce n'est pas toujours facile. Il y a ceux qui s'en sortent et ceux qui s'enfoncent... Bon, ce n'est peut-être pas si différent?


Le mélange de réel et de fiction, un style qui fait florès dans le cinéma d'art et essai récent, vous inspire?


J'ai toujours aimé cette hybridation, par exemple utiliser des techniques documentaires sur une trame narrative et faire jouer des non-professionnels. Mes cinéastes favoris vont de John Cassavetes à l'Autrichien Ulrich Seidl. Mais le sommet du genre reste pour moi Medium Cool de Haskell Wexler, un film plus politique. Leur exemple m'aide beaucoup dans cette recherche d'un artifice minimal mais tout de même contrôlé.

Vous tenez à éviter le misérabilisme?


C'est essentiel. Il faut veiller à ne pas faire fuir les gens. Cette fois, en gardant une perspective d'enfant et en respectant leur innocence, j'ai pu m'abstenir de montrer les situations les plus glauques, comme la prostitution. Je ne suis pas Larry Clark, qui aurait sûrement été beaucoup plus frontal! Quant à moi, je préfère la suggestion à la provocation.


Comme lorsque vous évoquez la crise économique à travers ce quartier abandonné du voisinage?

La crise des subprimes et du logment a laissé des traces mais dans ce cas, il s'agit en réalité de maisons qui ont été construites dans un endroit inapproprié et qui ont été touchées par un ouragan. Elles restent là, vides, et vont finir par être démolies. Une crise peut en cacher une autre...



Le film se développe de manière plutôt impressionniste et cela fait partie de son charme. Mais je suppose que vous saviez dès le départ sur quelle image terminer?


J'ai toujours été réticent envers la structure classique d'un récit en trois actes, qui finit par nouer proprement tous les fils. Cela rassure peut-être les producteurs mais ce n'est pas ma manière de voir les choses. Quant à la séquence finale, c'était en effet prévu: ce contraste violent, qui en dit long sur les Etats-Unis, fait clairement partie de ce qui m'a attiré à Orlando. Je ne veux surtout pas sermonner, mais j'espère bien que cette image fera réfléchir certains spectateurs.


«The Florida Project», de Sean Baker (Etats-Unis, 2017), avec Brooklynn Prince, Bria Vinaite, Willem Dafoe, Valeria Cotto, Christopher Rivera, Caleb Landry Jones, Macon Blair. 1h45



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