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CULTURE / Histoire

Quand le Valais était (presque) protestant

U n livre («Oser le dire». Ed. Socialinfo) rend hommage à une grande personnalité romande, disparue en novembre dernier. Gérard Delaloye, enseignant, journaliste, historien. Un homme d’une immense culture, d’une empathie inoubliable, établi en Roumanie dans les dernières années. Cet ami, cet ex-collègue, notamment dans ses centaines d’articles de «L’Hebdo», du «Nouveau Quotidien», a extraordinairement enrichi notre connaissance de la Suisse, du monde… et du Valais. Rappel d’un texte décoiffant, repris dans l’ouvrage conçu par Jean-Pierre Fragnière.

Je me souviens de notre stupéfaction lorsque Gérard, lors d’une séance de rédaction, lâcha tranquillement que son canton d’origine avait failli basculer dans le protestantisme. Il était au début de sa découverte qu’il poussa jusqu’à la publication d’un livre: «L’évêque, la Réforme et les Valaisans» (Cahiers du Musée d’histoire du Valais, 2009). Nous pensions, comme tout le monde, que le Valais avait toujours été profondément imbibé de catholicisme. Eh bien non!

Entre 1520 et 1650, il s’y livra un âpre combat entre «partisans des idées nouvelles en matière de religion et tenants de l’ancienne foi, fidèles à Rome et à son enseignement». Deux grandes figures, nées dans la vallée de Conches, s’affrontaient: l’évêque Georges Supersaxo soucieux de réduire les prérogatives de l’Eglise et Mathieu Schiner, évêque de Sion puis cardinal, fidèle entre tous au Vatican. «En 1515, à Marignan, des Valaisans se font face, les uns dans le camp français avec Supersaxo, les autres dans celui du pape et des impériaux avec Schiner.»

Rester catholique ou non? That is the question

Le protestantisme gagnait partout du terrain. En 1524, les chanoines de Saint-Maurice décident à une seule voix de majorité de rester catholiques! Les grandes familles valaisannes qui détenaient le pouvoir et possédaient la plupart des terres et immeubles étaient elles-mêmes «contaminées». L’évêque Adrien de Riedmatten fut qualifié de «crypto-protestant». Son successeur, Jean Jordan, vécut maritalement avec sa gouvernante et ses cinq enfants embrassèrent la religion réformée. Certes l’Etat restait catholique mais ses grands commis penchaient de l’autre côté. Beaucoup s’affichaient en public comme de fidèles paroissiens et en privé, sympathisaient les protestants. Ce qu’on appelait le nicodémisme.

Et le bon peuple, qu’en pensait-il? Delaloye reconnaît ses limites. Il n’a pas fouillé les archives du Vatican et n’a pas lu les documents en vieil allemand du Haut-Valais. Mais il note qu’en pleine Contre-Réforme, un évêque s’inquiète «de la persistance de l’hérésie dans la vallée de Bagnes». D’ailleurs les Troillet qui y régnaient n’ont-ils pas envoyé leurs fils étudier à l’Académie de Lausanne? Citation d’un autre évêque, Hildebrand Jost en 1613: «Ce peuple est ainsi: beaucoup d’hérétiques, beaucoup de personnes schismatiques et indifférentes, beaucoup qui ne sont croyants que par habitude et dont la foi n’est que superficielle, peu de frais catholiques. Les hauts personnages sont presque tous des hérétiques, ou pseudo-catholiques. Ce qui les unit est cependant la volonté de diminuer les droits de l’Eglise de Sion et de se les approprier. Si j’ordonne quelque chose en matière de religion, ils murmurent au peuple que cela est contre ses libertés. Ils lisent des livres hérétiques sans aucun scrupule. L’excommunication n’a que peu d’importance pour eux. Ils ne se soucient aucunement du pape, mais au contraire, le méprisent profondément…»

C’est à la fin du XVIe siècle que le vent tourne. Le pape Grégoire XIII reprend les choses en main. Des Capucins et des Jésuites envoyés de Savoie tentent de reconquérir les paroisses les unes après les autres. Ce ne fut pas facile. Il fallut plus de cinquante ans pour extirper la confession bannie.

Et c'est ainsi que le Valais entra dans la Confédération...

Delaloye fut militant d'extrême-gauche dans ses jeunes années notamment lors de son séjour au Tessin. Il en parlait avec lucidité et humour. Cela ne l'empêcha nullement d'aborder le passé – et l'actualité! – sans préjugés. Attentif à tout ce que cache l’historiographie officielle, cette construction de convenance. Un autre chapitre étonnera aussi bien des Valaisans. 

Comment sont-ils devenus Suisses? Après l’effondrement de l’empire napoléonien, à l’heure de la restauration des anciens pouvoirs, les Haut-Valaisans se seraient bien vus dans leur propre Etat. La tentation était aussi grande dans le bas. Mais c’est l’Autriche qui menait le bal. Son diplomate génial, Metternich, passa en Valais en gagnant l’Italie par le Simplon. Il vient rappeler sa décision. Pas de calembredaine, la vallée et ses montagnes seront un canton et entreront dans la Confédération helvétique. On ne résiste pas au plaisir de reprendre la citation du grand homme dans une lettre à sa mère du 6 décembre 1815: «La Diète du Valais était rassemblée à Sion, et c’est là que je suis tombé dans un terrible guet-apens. Pour ne pas m’arrêter à Sion, j’ai dîné à Martigny; le malheureux aubergiste nous sert à moi et à Floret (un conseiller d’ambassade) vingt-neuf plats. J’arrive à Sion. Je trouve la députation de la Diète à l’entrée de la ville et on me flanque à un souper composé de douze convives et soixante-dix-neuf plats, ce qui fait bien, en compte rond, cent-huit plats, en quatre heures de temps!»

C'est ainsi, un peu poussé, que le Valais entra dans la Confédération. Sans enthousiasme. N’en déplaise aux chantres hyper-patriotiques d’aujourd’hui. Ce livre donne envie de relire tout ce que Gérard Delaloye a écrit. Sur la Suisse, sur la Seconde guerre mondiale, sur le phénomène Blocher et aussi sur l’est européen où il a fini par poser ses pénates avec sa femme Adriana. Comme il nous manque. 


«Oser le dire». Editions Socialinfo

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