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CULTURE / Littérature

Metin Arditi: «L’esprit français, ce goût de plaire»

L ’auteur suisse d’origine turque Metin Arditi publie son «Dictionnaire amoureux de l’esprit français» (Plon/Grasset, 2019). La grande marque de l’esprit français selon lui? Le goût de plaire, sous toutes ses formes. Rencontre à Paris avec un amoureux un brin chagriné.

Commençons par l’épigraphe. Vous citez Molière dans sa Critique de L’Ecole des femmes: «Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire». Cette règle s’applique-t-elle à l’écriture d’un dictionnaire amoureux?

Totalement. Cela étant, cette phrase contient quelque chose qui ne s’applique pas à la collection des Dictionnaires amoureux. Le goût de plaire est le concept matriciel de ce qui fait l’esprit français. Vous avez donc raison de commencer par là. L’esprit français s’incarne dans le paradoxe du goût de plaire. Sous son premier aspect, celui-ci est formidable: quelqu’un qui se lève le matin et qui se dit «J’aimerais avoir le goût de plaire!» va prendre soin de lui, choisir de beaux habits. Et s’il continue dans cette lancée pendant toute sa vie, il prendra soin de son corps, il regardera les gens avec bienveillance, les écoutera. Autant de caractéristiques magnifiques. Devoir plaire, en revanche, est terrifiant.

Pourquoi?

Parce que si vous êtes astreints à plaire, vous devez porter une sorte de masque. Vous devenez un pantin manipulé par l’arbitraire d’autrui. Vous perdez votre libre-arbitre. Vous vous asséchez et perdez toute spontanéité, c’est-à-dire toute créativité. Ou alors, c’est une créativité malveillante, puisqu’elle est là pour séduire au sens de tromper. C’est cette dimension qui est absente de l’écriture d’un dictionnaire amoureux: pour réussir un ouvrage de la sorte, il faut parler vrai, exprimer son amour en toute liberté.

En quoi le goût de plaire définit-il l’esprit français?

Le besoin de plaire est à respecter pour survivre dans une société jupitérienne. Emmanuel Macron a été élu avec deux idées: la société jupitérienne et la start-up nation. Pour avoir vécu quelques années en Californie, j’ai pu constater qu’il n’y a pas de Jupiter dans une start-up nation. Il y a des laboratoires, des bureaux, quelques pizzerias – et il y a de l’argent. Il ne peut y avoir de Jupiter, parce que les gens s’éclatent complètement, ils sont créatifs, mais totalement étrangers au souci de plaire. L’épigraphe de Molière est terrible, parce qu’il dit bien ce que c’est que la France: un pays où il y a à la fois cette esthétique, ce charme, cette légèreté, mais aussi cette théâtralité qui, dans certaines circonstances, est mortifère.

L’une de ces circonstances, dont vous parlez dans votre dictionnaire, ce sont les manifestations.

Tout à fait. Les «gilets jaunes» sont sortis tout droit de l’esprit français, tout comme les grèves. Il est alarmant de constater qu’il y a autant de pourcentage de soutien à ces actions, qui n’ont absolument aucun sens en ce qui concerne les récents événements. L’esprit français porte en lui, à côté de son côté lumineux, son côté plus sombre.

La première entrée du Dictionnaire, que vous consacrez à l’Académie française, est-elle la plus difficile à choisir, et sa définition la plus difficile à écrire?

Pour être honnête, je n’ai pas eu beaucoup de concurrents à cette entrée qui commençait par «Ac». J’aurais préféré qu’il y en eût d’autres. Dans tous les cas, je n’ai pas écrit ce dictionnaire en suivant l’ordre alphabétique: je l’ai rédigé un peu comme je pense qu’il faut le lire: par petites touches. Je souhaitais écrire sur telle chose, ce qui m’amenait à autre chose, et ainsi de suite.

L’Académie a récemment pris acte de la féminisation des noms de métiers. Qu’en pensez-vous, vous qui parlez dans votre ouvrage de votre «professeur» de français, qui était une femme?

Je suis contre, mais je comprends que l’Académie ne puisse pas aller contre l’usage. C’est une voie impossible, ou alors l’Académie deviendrait plus qu’académique et créerait un schisme qui viendrait s’ajouter à tous les remous qui ont lieu aujourd’hui dans cette institution. C’était inévitable. Sur le fond, je préfère la mise sur réseau du dictionnaire, par exemple.

Vous établissez une distinction entre le multiculturalisme et le pluriculturalisme, en défendant l’importance d’une culture commune sur le territoire, n’empêchant en rien à chaque citoyen de garder ses racines culturelles. Quelle est la réalité de Paris aujourd’hui?

Une réalité tout autre. Je suis hélas convaincu que nous nous trouvons dans le mélange. Nous vivons malheureusement dans une situation où il y a une partie de la population qui ne souhaite pas s’intégrer. Certaines personnes veulent à tout prix garder leurs spécificités en mélangeant par exemple la langue française à leurs propres tournures. Je trouve cela vraiment très dangereux. Et c’est un problème qui ne fait que croître.

Y a-t-il à Paris, et notamment dans les banlieues, un problème fondamentalement culturel, ou êtes-vous d’accord avec Macron pour dire que la problématique est avant tout socio-économique?

Il y a naturellement d’immenses manquements en France au niveau économique. A titre d’exemple, l’industrie est la colonne vertébrale de l’économie. Or, on constate un mépris de l’apprentissage, pas comme en Suisse, où nous respectons et admirons le travail manuel. Je dirai donc que l’économie est un facteur très important parmi d’autres dans les travers de la société, mais qu’on ne peut pas tout résumer à cela pour autant. Une économie saine est un des piliers du vivre ensemble, mais pas le seul.

Dans vos lignes, vous opposez à plusieurs reprises l’esprit français à la lourdeur, à l’esprit besogneux. Qu’en est-il alors de l’esprit franchouillard, que l’on trouve dans des chefs-d’œuvre du cinéma ou de la chanson?

Vous touchez là à un point extrêmement intéressant. D’intuition, je dirais que l’esprit franchouillard est une manifestation essentielle de l’esprit français. Le premier se trouve en plein cœur du second. La tendance franchouillarde n’est pas étrangère au goût de plaire, loin s’en faut; c’est un goût de plaire grand public et bon enfant. Et l’esprit franchouillard témoigne de la base de la théâtralité: chercher à avoir les rieurs de son côté. Celui qui fait des franchouillardises s’expose. Certes, il fait le pitre, mais dans un propos très clair, celui d’être sur le devant de la scène. Cette expression ne se retrouve d’ailleurs qu’en français dans un sens positif.

Une entrée est absente de votre livre: «élites». L’esprit français est-il seulement le propre des élites et ne vit-on pas actuellement dans une grande opposition entre ces dernières et la base de la population?

Comme nous le disions, les soulèvements populaires représentent l’esprit français qui remonte à la surface. A partir du moment où vous avez un système très vertical, vous ne pouvez pas échapper à une réalité où une partie de la population est au service de l’autre, de façon peu démocratique. Si vous voulez plaire, vous avez besoin de gens pour vous assister. Typiquement, pour les femmes, il fallait avoir à l’époque des servantes pour tirer leurs corsages jusqu’à leur couper le souffle. Nous sommes encore dans cette logique monarchique. On en paie le prix.

Comme vous le racontez, vous avez guéri de votre chagrin à l’égard d’Alain Finkielkraut, à qui vous reprochiez d’avoir dialogué avec Renaud Camus. Dans votre entrée très tendre sur l’essayiste, vous décrivez son amour violent pour la langue française, représentative des personnes venues d’ailleurs. Partagez-vous cet amour violent à l’égard de la langue?

Oui, totalement. Cet amour violent se ressent sans doute moins chez moi car je n’ai pas à me battre comme lui dans mon pays contre des gens qui ne respectent pas la langue. Malgré tous les désaccords que nous pouvons avoir sur la politique d’Israël, il demeure qu’Alain Finkielkraut me disait déjà dans les années 80 que les deux grands problèmes en France allaient être la place de la femme et la crise de l’école. C’est exactement ce à quoi nous assistons actuellement. Jamais penseur ne fut plus prophétique.

Avant votre Dictionnaire amoureux de l’esprit français, vous avez publié dans la même collection le Dictionnaire amoureux de la Suisse (Plon, 2017). Auriez-vous pu l’intituler Dictionnaire amoureux de l’esprit suisse?

Pourquoi pas? Indubitablement, il y a un esprit suisse, mais il est très mystérieux. L’esprit français a une dimension civilisationnelle, que l’esprit suisse n’a pas. Cela m’aurait obligé à creuser davantage, puisque, forcément, le champ est plus limité. Du moment que l’on parle de l’esprit suisse, il faut que chaque entrée corresponde. J’aurais dû abandonner plusieurs des entrées de mon livre et cela m’aurait chagriné.

Comment se porte d’ailleurs votre amour pour l’esprit français? Et celui pour la Suisse?

Les deux dictionnaires ont été deux trajets totalement différents. J’ai commencé le dictionnaire sur la Suisse avec un certain nombre de préjugés – les a priori d’un Suisse moyen sur un pays sympa, mais lent, pas très brillant, avec des politiciens assez drôles. Je baignais dans une sorte de condescendance bienveillante. J’étais aimant et j’ai terminé le dictionnaire en amoureux fou, avec la dimension de perte de contrôle que cela implique. J’ai été pris de passion pour cette modestie, ce goût du travail, cette ruse, cette attitude du paysan face à la nature, qu’il ne peut pas baratiner. Avec le Dictionnaire amoureux de l’esprit français, je suis passé d’amoureux à chagriné. J’ai saisi le danger du goût de plaire. 



Metin Arditi - Dictionnaire amoureux de l’esprit français, Plon/Grasset, 2019.

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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