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CULTURE / Dessin de presse

Mémoires d’un dessinateur enragé

E n 1999, à 70 ans, Siné, un des dessinateurs de presse parmi les plus indociles, décidait de raconter sa vie. En 2015, il en était au récit de Mai 68. Et puis il est mort. Les Cahiers dessinés ont regroupés les neufs chapitres de ces mémoires en deux magnifiques volumes. D’une enfance dans le Paris populaire à la guerre d’Algérie en passant par Cuba, Siné y raconte son insoumission, ses ivresses, son amour des femmes et du jazz, ses amitiés et ses détestations.

Il y a plusieurs sortes de dessinateurs de presse: des drôles, des ennuyeux, des de gauche, des de droite, des insolents, des convenus, des bons élèves, des cancres… Il y a ceux qui se veulent éditorialiste et ceux qui pratiquent la provocation. Ceux qui considèrent qu’il s’agit d’une profession sérieuse et ceux qui continuent de dessiner comme s’il s’agissait de graffitis indociles sur les murs de la bonne pensée.

Siné était un cancre, un insolent, un provocateur, un pochetron, un obsédé sexuel, un anarchiste, un anticlérical, un anticolonialiste, un anticapitaliste, un insoumis. Un type bien.

Il est mort en 2016, d’un cancer du poumon, il avait 87 ans. En 2008, après son éviction de Charlie Hebdo ─ faussement accusé d’antisémitisme, comme le démontrera la justice en 2009 ─ il fonde Siné Hebdo, «un canard qui ne respectera rien, qui chiera tranquillement dans la colle et les bégonias sans se soucier des foudres et des inimitiés de tous les emmerdeurs», puis, en 2011 Siné Mensuel, «le journal qui fait mal et ça fait du bien», toujours en activité et c’est formidable.

Maurice Sinet, dit Bob, dit Siné

En 1999, Siné décide d’écrire ses mémoires, à la main, Ma vie, mon œuvre, mon cul. Neuf chapitres vont paraître, le dernier en 2015. Aujourd’hui, les Editions Les Cahiers Dessinés les rééditent, en deux gros volumes regroupés dans un imposant coffret (21 cm de large, 31,5 de haut et 10 d’épaisseur). L’occasion de se (re)plonger avec bonheur dans l’histoire de Maurice Sinet, dit Bob, dit Siné.

«31 décembre 1928, une heure du mat’. Ma mère vient de m’accoucher dans une clinique de la rue Pelleport, près de Ménilmontant. Il était temps! Elle n’a même pas eu besoin de sage-femme. Je suis sorti tout seul, comme un grand.» Madame Sinet n’a pas de prénom pour son fils, qui héritera de celui du médecin. Quant au patronyme, s’il s’agit bien de celui du mari de la mère, ce n’est pas celui du père, l’amant bientôt nouvel époux: Laurent Versy. L’histoire de la vie de Siné commençait bien.

Un père bagnard

Les deux géniteurs sont d’origine plus que modeste et le père de Siné est un insoumis – les chats ne font pas des chiens. A 14 ans, il quitte ses parents et apprend le métier de forgeron. A 20 ans, en 1908, il part pour deux ans à l’armée. Après un an, il tabasse méchamment un adjudant et écope de cinq ans de bagne. Il en sort, tatoué de la tête aux pieds et définitivement ennemi de l’autorité, pour partir à la guerre de 14-18, dans un régiment disciplinaire. Il confiera plus tard à son fils avoir «dessoudé plus d’officiers français que de soldats allemands». Lorsque viendra son tour d’accomplir son service militaire, Siné, fidèle à la tradition familiale, passera plus de temps au trou qu’au garde à vous.

Le petit Maurice grandit rue du Delta, à Paris, proche de Barbès et de la Goutte d’Or, pas loin de Pigalle. La mère tient une modeste épicerie, le père travaille dans une petite usine, toujours bagarreur, picolant un maximum, mais bon mari et bon père.

Très tôt, Siné est attiré par les corps féminins et il se régale de leurs formes peu voilées lors de vacances d’été passée chez Zizi et sa femme, lui maquereau et elle tenancière de bordel, en compagnie de prostituées en relâche.

Dépucelage et musique jazz

Sinon, le jeune garçon est intelligent et fait de bonnes notes à l’école. Il s’intéresse très tôt au dessin, recopie des bandes-dessinées et prend des cours académiques qui lui permettent de reluquer des modèles nues.

Et puis c’est la guerre de 39-45. Siné termine l’école et s’inscrit à 14 ans à la fameuse école Estienne, des métiers d’art, où il apprend notamment, avec un de ses profs, à réaliser de faux coupons d’alimentation, ce qui lui servira plus tard, pendant la guerre d’Algérie, pour faire de faux papiers à ses amis du FLN. Il perd son pucelage avec une cliente de l’épicerie, apprend à danser, devient zazou. A la libération, il voit des policiers collaborateurs passer de la francisque pétainiste à la croix de Lorraine gaullienne, le leur reproche, se fait malmener.

Et il découvre le jazz, grâce aux soldats noirs de l’armée américaine stationnés à Paris. Une passion qui ne le quittera jamais et que viendra compléter celle pour la musique afro-cubaine.

Pour gagner sa vie, il réalise des affiches publicitaires et chante dans les cabarets avec un quartet, les Garçons de la rue (de 1946 à 1948). Il rencontre Annick, sa première épouse, petite-fille de rabbin, avec qui il vécut longtemps, heureux, et eut une fille, Maud.

Les débuts comme dessinateur

C’est en découvrant les œuvres du dessinateur Steinberg que Siné se lance dans la carrière qui va devenir la sienne jusqu’à la fin de sa vie. «Dès le début de l’année 1953, je me démenai comme un forcené, décidé à réussir coûte que coûte dans mon nouveau métier d’humoriste…» Il fait le tour des rédactions pour placer ses dessins: «la plupart des abrutis que me recevaient me débitaient sempiternellement les mêmes propos: "trop méchant, trop subtil, trop cochon, trop saignant…" Mais, merde, c’était justement ça qui me plaisait: dessiner au lance-flammes, à la kalachnikov, tremper ma plume dans le vitriol, piétiner les plates-bandes…»

Il finit par être est publié, exposé, il a du succès, fréquente le milieu artistique parisien, devient ami avec Jacques Prévert, Léonor Fini, Jean Genet, Boris Vian, n’ose pas demander une préface à Louis-Ferdinand Céline – dont il admire les talents d’écrivain mais pas l’antisémitisme – en obtient une, amicale, de Marcel Aymé.

C’est la vie d’artiste, tout va bien. Il fait des javas d’enfer, boit beaucoup, fait l’amour à Annick dans toutes les positions et tous les endroits possibles et imaginables.

Militant contre la guerre d’Algérie

Le 1er novembre 1957, Siné reçoit le Grand Prix de l’humour noir. En Algérie, ce qu’on appelle pudiquement les «événements» est de plus en plus une guerre, celle pour l’indépendance de cette colonie française, une indépendance pour laquelle le dessinateur prend fait et cause. Travaillant pour L’Express, il n’y va pas de main morte, s’attaque à l’armée, au Général de Gaulle, est souvent censuré.


En 1958, il contacte le groupe d’avocats qui défend les militants du FLN (Front de libération national) et adopte une stratégie dite de rupture, approuvant sans s’en cacher la lutte de leurs clients. C’est là que débute une longue amitié avec Jacques Vergès: «Je partageais toutes ses idées et sa mauvaise foi de fieffé rusé m’enthousiasmait».

Siné accueille des militants clandestins chez lui, en aide certains à passer la frontière belge et signe, en 1960, le fameux Manifeste des 121, une «Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie». 

En 1961, il se rend pour la première fois à Cuba. Il y aime tout: le rhum, les cigares, la musique, les femmes et, surtout, la révolution. Il consommera tout ça avec excès. Au retour, il s’arrête à la Nouvelle-Orléans et à New York, où il assouvit sa passion pour le jazz et rencontre la plupart des grands musiciens de cette musique qui l’enchante, de Miles Davis à Charlie Mingus, en passant par tant d’autres.

Le 17 octobre a lieu le massacre d’environ 200 Algériens manifestant pacifiquement à Paris contre le couvre-feu qui leur est imposé et que les policiers français ont matraqués, étranglés, abattus, jetés dans la Seine, sous les ordres du préfet de police Maurice Papon, déjà coupable pendant la guerre de collaboration avec les nazis et de déportations de juifs.

Siné dessine, encore et encore, pour dénoncer les exactions du pouvoir, de l’armée, de la police.

«Siné massacre» 

L’Algérie devient indépendante. Siné quitte L’Express et fonde, avec l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, Siné massacre, un journal qui n’y va pas avec le dos de la cuillère et vaut de nombreux ennuis judiciaires à son rédacteur en chef et directeur artistique. Mais rien ne fait taire Siné, ni ne l’assagit, ni n’amoindrit sa rage. Et rien n’étanche sa soif d’alcool, de sexe et de musique. 

Un dessin paru dans le «Siné massacre» numéro 9, du mois d’avril 1963.

Il fréquente Ben Bella, Malcom X. Dessine, toujours, le crayon entre les dents comme s’il se fut agi d’un couteau, s’attaquant toujours aux mêmes ennemis: les religions, les colons, les militaires, les policiers, les impérialistes, les capitalistes…

Le dernier tome de ses mémoires se termine avec Mai 68. Siné et Annick se sont quittés, il est amoureux de Catherine, qui sera sa compagne jusqu’à la fin.

Mai 68 et «L’enragé»

Pendant les événements qui secouent Paris et la France, Siné, comme c’est son habitude, ne restera pas derrière sa planche à dessin. Il va participer physiquement à ce qu’il espère être une révolution, se battre violemment contre la police, donner des coups, en recevoir. «Un car de flics a foncé dans la foule tout à l’heure, Place Denfert-Rochereau. On était au moins 20’000. Des fous! Ils ont renversé 2 mecs et en ont écrasé un autre: une bouillie! J’étais à moins de 2 mètres, je n’ai eu que le temps de me jeter à 4 pattes et j’ai été piétiné par la foule apeurée. Je ne suis pas très beau à voir. (...) Quand j’ai réussi à me relever, 40 mecs étaient en train de défoncer le car de flics à coups de pavés et de barres de fer. Ils en ont sorti un! Un massacre: il ne restait que la forme d’un flic au bout de 20 secondes. Les autres ont tiré 3 balles, là, il y a eu une véritable panique», écrit-il à Catherine qui travaille au Brésil. Il lui raconte ses blessures, ses côtes cassées à coups de matraque, son œil au beurre noir, mais aussi les pavés qu’il balance avec rage sur les CRS: «Ils en ont pris plein la gueule ces ordures. (...) J’ai réussi moi aussi à en choper quelques-uns: j’ai mal aux couilles pour eux!». Et il créée un nouveau journal, L’enragé, dont une couverture affiche «Crève général», avec une croix de Lorraine gaulliste comme illustration.


Les mémoires de Siné s’arrêtent là. «Après ça, il ne m’est plus rien arrivé d’intéressant», affirmait-il au moment de la sortie du 9e chapitre, en 2015. Il avait 86 ans, était malade, fatigué et n’avait plus la force de continuer son récit.

Il manque donc cinquante ans à ces mémoires. Des dessins toujours aussi inconvenants, des idées qui resteront jusqu’à la fin libertaires. Des rencontres, des litres et des litres de vin bu avec les amis. Des polémiques aussi, dont celle concernant son présumé antisémitisme – anticolonialiste depuis toujours, Siné était logiquement du côté des Palestiniens, antisioniste, ce qui n’en faisait pas un antisémite.

En 2011, nous l’avons dit, Bob Siné a créé Siné Mensuel. Un épatant journal où règne encore l’esprit de son créateur. Dans le numéro du mois de février s’y trouve une interview de Noël Godin, le célèbre entarteur, un anarchiste joyeux, qui se réclame de l’humour agressif, «celui qui se refuse d’être bon enfant et qui est offensif contre notre société marchande». Siné n’a jamais été bon enfant, n’est jamais rentré dans le rang, a toujours été offensif. Il y a plusieurs sortes de dessinateurs de presse. Siné, lui, était un enragé.



Siné, mémoires, deux volumes, Editions Les Cahiers Dessinés

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