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CULTURE / SOCIÉTÉ

Les amputés de la parole

A près l’excellent documentaire «Un pays qui se tient sage» de l’écrivain et réalisateur français David Dufresne, c’est au tour de sa consœur Sophie Divry de s’emparer du thème des violences policières et de la dérive autoritariste du gouvernement français. Dans son dernier ouvrage paru au Seuil en automne de cette année sous le titre «Cinq mains coupées», la romancière s’efface pour céder la parole à cinq hommes emblématiques de cette France sidérée par la démesure de la répression. Quatre travailleurs manuels et un étudiant qui s’étaient joints aux manifestations des gilets jaunes ou à une marche pour le climat. Ils en reviennent avec une main en moins. Et ils n’en reviennent pas qu’un État de droit puisse utiliser des armes de guerre contre sa propre population.

Ça s’est passé à Bordeaux, à Tours, à Paris. Certains manifestaient pour la première fois contre le réchauffement climatique ou la paupérisation. Dans une ambiance d’abord bon enfant. Puis la tension monte, le cortège est dévié, des rues sont bloquées, ils se retrouvent face à un mur de CRS. Au milieu des gaz lacrymogènes, ils voient arriver sur eux un engin qui fume et qui tournoie. Sans savoir ce que c’est, mais avec la conscience d’un danger, ils tendent la main pour l’écarter. «C’est un réflexe, c’est animal.» L’engin explose, ils sauront plus tard qu’il s’agissait d’une grenade chargée de 25 grammes de TNT. Que les forces de l'ordre ont lancée sur la foule. Sans sommation. Jusqu’à épuisement des stocks.

Leur main est déchiquetée. Arrachée. Une main dont dépendaient leur insertion professionnelle, les gestes du quotidien et l’essentiel de leurs loisirs. Une main constitutive de leur identité. Désormais, ces hommes, dont quatre ont moins de trente ans, ne sont plus des ouvriers, mais des mutilés.

Et en réponse aux gouvernants qui s’offusquent des tags peinturlurés sur l’Arc de Triomphe, Sophie Divry se demande si «ces mains habiles ne sont pas, davantage même qu’un vieux monument parisien, un symbole de la République.»

Partant de l'intuition que ces cinq vécus forment une sorte de cri commun, l'auteure s'est contentée de recueillir les propos, puis de les couper et de les mélanger, sans y apporter d’autres modifications que des questions de ponctuation et de concordance des temps, une fois les entretiens validés par les principaux intéressés. Elle nous livre ainsi le témoignage entremêlé de cinq hommes qui relatent l'événement lui-même, la prise en charge par les secouristes, l'évacuation, les séjours hospitaliers – l’un d’eux a subi jusqu’à trente opérations — les conséquences professionnelles, économiques, sociales de cette amputation et leur tentative d'obtenir justice. Qui évoquent avec pudeur leurs séquelles psychologiques: «J’essaie de rester digne, alors que je suis indigné.» Qui décrivent leur incrédulité devant la barbarie du pays des droits de l’homme ou plutôt, nuance l’un d’eux, «du pays de la Déclaration des droits de l’homme». 

Les voix se fondent dans un récit choral qui met en exergue la similitude de ces cinq destins brisés. Il faut attendre la postface pour lire les premiers mots de la plume de Sophie Divry. Parmi les plus de 2'500 manifestants blessés, parfois grièvement, par la répression de masse, elle a choisi de s’attacher au sort de ces cinq personnes dont la mutilation lui paraît emblématique de ce qui arrive collectivement à la société française. Des événements qu’elle considère comme un basculement historique, dans la mesure où ils ont pour effet de suspendre les préoccupations quotidiennes pour agréger les gens à quelque chose de collectif.

Sophie Divry reconnaît avoir hésité, par crainte de s’approprier la parole de ceux qu’on n’entend jamais, par crainte de se substituer à cette catégorie de Français à qui les médias ont soudain tendu le micro en novembre 2018, avant de décréter l’essoufflement du mouvement, alors qu’il s’agissait plutôt, selon elle, d’un essoufflement de l’écoute. Et c’est cette écoute qu’elle a voulu leur offrir, qu’elle a voulu prolonger, à travers ce livre qui invite les classes moyennes à faire corps avec les invisibles. Sans doute aurait-elle encore gagné en crédibilité si, quitte à opter pour une démarche journalistique, elle avait, tout comme David Dufresne, tendu l’oreille aux deux parties.


Sophie Divry, Cinq mains coupées, Le Seuil, octobre 2020. 

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