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CULTURE / Quatre questions sur le roman (4)

La Vérité sur «Dix petits nègres»

L 'écrivaine parisienne Marie Céhère propose une analyse du style romanesque en quatre étapes et quatre questions.

Y a-t-il une vérité du roman?

Prestidigitateur reconnu de l’histoire littéraire, Pierre Bayard, dans La Vérité sur «Dix petits nègres», s’attaque à l’une des énigmes les plus fameuses du genre policier: le roman d’Agatha Christie mettant en scène les meurtres en série de dix personnes étrangères les unes aux autres, réunies par la ruse et le gros temps, sur une île déserte. «Ce livre est un roman policier» prévient l’essayiste dès l’introduction. Une enquête sur l’enquête, et pour le dire en grand, une mise en abîme de la falsification du réel par le roman dont on tiendra la matière romanesque pour réelle.

Le «je» du narrateur est tenu par le véritable meurtrier de l’île du Nègre, voix vantarde et agaçante, qui n’a de cesse de répéter et de prouver que l’enquête et le dénouement du roman d’Agatha Christie «ne résistent pas à une lecture attentive». Ce faisant, il questionne la transcendance du sujet sur le romancier, celui-là échappant à la conscience de celui-ci. C’est une hypothèse de narratologie qui se tient, et qui tient sur près de deux cent pages palpitantes. Le locuteur prend même soin de maintenir le suspense grammatical, en imposant la mixité des adjectifs et des participes. Enfin, précisons que Bayard a, pour réhabiliter le tueur en série, travaillé sur le texte original, en anglais, sous-entendant que traduire, c’est déjà trahir un peu. L’enquête criminelle ne tolère pas l’imprécision. 

Ce sont ces imprécisions, ces failles, ces trous, voulus ou accidentels, dans le roman original, qui poussent le personnage à s’extraire de son écosystème romanesque. Là où il y a un creux peuvent se glisser des univers entiers. Pour Pierre Bayard, entre autres, la frontière entre réel et fiction est une vue de l’esprit. D’où cette entreprise qui touche à la vérité alternative, ou post-vérité, qui torturent nos cerveaux contemporains des intelligences artificielles et des clones.

Sans révéler le fin mot de cette contre-enquête, mentionnons que, selon notre narrateur criminel, la solution d’Agatha Christie manque singulièrement d’élégance et constitue une forme de tricherie, en ceci que le meurtrier ne se tire pas vivant du huis-clos. Plus les invraisemblances, les vides, les glissements délibérés de hasard à nécessité sont mis sous nos yeux, plus l’évidence s’impose: Agatha Christie s’est trompée de coupable, s’est laissée prendre au piège tendu, dans la dimension romanesque extensible où évoluent les personnages, par le véritable criminel.

À moins que le piège qui nous est tendu ne possède un énième tiroir, et que les invraisemblances citées par le narrateur de Bayard ne soient tirées par les cheveux et imposées comme telles par Bayard lui-même. Le roman est une illusion d’optique. La fiction est toujours fiction au carré. Cette «île du Nègre» est une métaphore, à taille humaine, de l’œuvre romanesque, monde à part, soumis à ses lois propres et floues, perçu à travers des biais cognitifs attribués par l’auteur à ses personnages. Miroir reflétant un miroir, telle est la définition du genre par Pierre Bayard, telle est la vérité sur les «Dix petits nègres». 

 


 


Pierre Bayard, La vérité sur «Dix petits nègres», Éditions de Minuit, 169 pages.

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