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CULTURE / HISTOIRE

La tragédie que la France veut oublier

O n croit connaître l’histoire de la Libération. Le débarquement, la résistance font partie du grand récit national. Une autre réalité y apparaît beaucoup moins: les terribles bombardements alliés sur plusieurs villes françaises. Les plus lourds ont totalement détruit deux d’entre elles: Le Havre et Royan. Une chaîne TV (toutelhistoire.com) leur rend enfin justice avec deux films saisissants. Avec des témoignages de survivants. Avec la description de l’obstination allemande et du cynisme britannique.

Le 3 septembre 1944, le 1er corps d’armée britannique encerclait Le Havre, place forte-clé pour les Allemands. Le commandant de la Wehrmacht refusa une proposition de laisser sortir les civils avant l’assaut. Puis devant l’imminence de l’attaque, il demanda deux jours pour évacuer la population. Mais le lieutenant-général Crocker refusa. «Ce fut une décision difficile…» écrivit-il à sa femme. Dès le 5, une pluie de bombes s’abattit sur le centre-ville. Alors que les troupes allemandes se trouvaient dans la périphérie. Pour les civils, ce fut un massacre. Mais aucun soldat ennemi n’avait été touché.  Les jours suivants, les bombardiers britanniques et américains écrasèrent les positions allemandes. En tout plus de 10 000 tonnes de charges incendiaires avaient été déversées. Les survivants de la garnison (11 000 hommes) se rendirent. Bilan: 2000 morts parmi les habitants du Havre. Les rescapés n’ont pas oublié, ils sont un peu amers au regard des erreurs commises et de l’oubli dans lequel cet épisode est tombé. Et pour cause: nombre de documents liés à ces événements sont longtemps restés «secrets défense». Ils racontent la tragédie devant la caméra avec une simplicité, une sincérité touchantes. Le ton désinvolte de Crocker dans les lettres à sa femme, récemment publiées, doit les faire frissonner. Inutile de dire qu’il fallut des années pour réintégrer les survivants et ceux qui avaient réussi à fuir, leurs maisons étaient détruites, la reconstruction fut lente.

Les ruines du Havre à l'hiver 1944-1945. © Rue des Archives.

Le même cinéaste, Emmanuel Amara, a aussi décortiqué et montré un autre drame: la prise de Royan, point d’appui des Allemands sur l’Atlantique. Sous le titre: «La malédiction de la libération». Cette ville avait une importance géostratégique pour les Allemands. Ils envoyaient de là leurs contre-attaques sur l’Atlantique. Dès décembre 1944, les Forces françaises libres, les Américains et les Britanniques, arrivés à proximité, s’étaient concertés pour bombarder le site. Sans trop préciser les objectifs. Or le 4 janvier 1945, le Bomber Command de la RAF décide de foncer, avec 340 Lancaster et 1500 tonnes de bombes. Il avertit le commandement français quelques heures avant, mais le message est lu avec retard, mal compris. Et dans la nuit glaciale (-10 degrés), les bombes pleuvent sur le centre-ville, non par erreur mais sciemment désigné par des fusées rouges. Bilan: 500 morts et des centaines de blessés parmi les civils. Peu d’Allemands sont touchés, car retranchés aux alentours. Ils tiennent bon. Ce n’est que 3 mois plus tard qu’une nouvelle offensive, cette fois bien ajustée, provoquera la reddition allemande, après un bombardement énorme où est utilisé pour la première fois des bombes à napalm qui mettent le feu dans un vaste rayon. La ville est libérée le 20 avril, 10 jours avant la mort de Hitler. Elle est presque totalement détruite. Cinq mille maisons en ruines et des milliers de Royannais en quête de toit et d’avenir. Les Forces françaises libres, mal coordonnées avec les Alliés, ont une part de responsabilité dans cette tragédie. Mais celle des Britanniques est accablante. Le héros de la Libération, le général Leclerc, a qualifié le bombardements de décembre 1944 de «mascarade»: «C’est en participant à l'invasion du Reich que l'armée française pouvait, à coup sûr, se couvrir à nouveau de gloire et non en allant s'embourber dans les parcs à huîtres de Marennes».
Les tragédies du Havre et de Royan ont été longtemps escamotées dans la mémoire française. Grâce à ces deux documentaires, il est possible d’en mesurer l’ampleur.


La chaîne Toute l’histoire, disponible sur Swisscom TV et Salt TV, rediffusera ces films les 29 janvier à 02:59 , 30 janvier à 06:17, 3 février à 18:51, et 5 février à 12:50.

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