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Culture / Cinéma

La «ciné transe» de Jean Rouch

I l aurait eu cent ans en 2017. L’exposition «Jean Rouch, l’Homme-cinéma», à la Bibliothèque nationale de France, à Paris, met en lumière la vie et l’œuvre d’un homme inclassable, explorateur, ethnographe, photographe, cinéaste. Auteur de 180 films tournés principalement en Afrique, il a lié le cinéma et l’ethnographie d’une manière unique.

Jean Rouch réalisateur et ethnologue français, né le 31 mai 1917 à Paris et mort le 18 février 2004 au Niger, est particulièrement connu pour sa pratique du cinéma direct et pour ses films ethnographiques sur des peuples africains tels que les Dogons et les Songhays.

Après une formation d’ingénieur à l'Ecole nationale des Ponts et Chaussées, engagé comme ingénieur des travaux publics en Afrique, il est affecté au Niger où il construit des routes et des ponts.  Après la guerre, il suit les cours d'ethnologie de Marcel Mauss et de Marcel Griaule, puis repart, en 1946, en Afrique pour descendre en pirogue les 4200 km du fleuve Niger, de sa source jusqu’à l’océan Atlantique.En 1953, chargé de recherches au CNRS, il crée avec Henri Langlois, Marcel Griaule, Claude Lévi-Strauss, et deux-trois autres, le Comité du film ethnographique, qui siège au musée de l'Homme à Paris.

Au cours de sa longue carrière, réputé pour son agilité intellectuelle et son don de la parole, il a enseigné inlassablement le cinéma en France, en Afrique et aux Etats-Unis. Il a ainsi suscité d’innombrables vocations de cinéastes à travers le monde.Pour fêter cette année le centenaire de sa naissance, le 31 mai 1917, la Bibliothèque Nationale de France a décidé, pendant trois mois, de septembre à novembre, notamment en projetant soixante extraits de ses films, de nous introduire à sa vie exceptionnelle et à son œuvre multiple.

Une œuvre éternellement juvénile

Provocateur génial, refusant toute approche théorique de son travail, Jean Rouch se définissait comme étant allergique à toute pensée théorique et comme étant un être essentiellement pratique. Son œuvre est foisonnante: 180 films ont été répertoriés, dont 60 non terminés. En 1949, Initiation à la Danse des Possédés,son troisième film, obtient le Prix du court métrage au Festival du Film maudit à Antibes. La «ciné transe» s’est mise en branle et son inventeur ne cessera d'en faire que cinquante-cinq ans plus tard, en 2014, au détour d’une route du Niger, lorsqu'il trouvera la mort dans un accident de voiture.

La projection houleuse des Maîtres Fous est restée célèbre. Cette cérémonie moderne de possession violente parmi des Songhaï du Niger établis à Accra, obtiendra, en 1957, le Prix du Festival de Venise. Moi, un Noir, en 1958, c’est le filmage en 16mm, la caméra portée, l’improvisation généralisée, de la prise de vue unique, du son synchrone direct, un riche magma, flot de paroles, bruits de rue, chansons, dragues, baignades, visage de danseuse en transe surgissant de la nuit, quintessence d'une méthode de travail qui vise à trouver une autre manière de regarder le monde et à refonder la relation du cinéma à la réalité.

Une constellation des films et une œuvre ouverte

Les films de jean Rouch ont une particularité, une idiosyncrasie peu commune: ils étaient considérés par leur auteur comme n’étant pas terminé et comme formant un seul objet. On peut donc inscrire le travail de Jean Rouch dans le concept, si cher à Umberto Eco, d’œuvre ouverte.

Œuvre en court, toujours à reprendre, c’est cela qui est assez exceptionnel, cette vision du monde très particulière. N’allez pas penser que Jean Rouch commence un film, le réalise, l’achève et passe au deuxième film. «Pas du tout!», prévient Andrea Paganini, l’un des trois commissaires de l’exposition. Il révèle que, par exemple, de 1959 à 1961, Rouch avait plus de quarante projets de films en court en même temps, dont le célèbre Chronique d’un été, tourné en 1960 et remonté en 1961, pour y ajouter la fameuse séquence finale avec Edgar Morin!

Jean Rouch et la Nouvelle Vague

On sait l’influence énorme qu’eut Jean Rouch sur la Nouvelle Vague, sur tous ces jeunes gens qui désiraient devenir cinéastes et qui vont se revendiquer de lui. L’apôtre du cinéma léger, le chantre du lumpenprolétariat africain, de l’emprise sur le réel, du maitre qui s’autorise tout, absolument tout, tout autant de filmer Treichville au téléobjectif que de couper dans la bande son puis de monter tout ça à sa guise.

Jean Rouch est donc l’un des premiers cinéastes auxquels les Cahiers du Cinéma demandent un de leurs fameux très longs entretiens, lequel sera réalisé en juin 1963 par Eric Rohmer, alors rédacteur en chef de la revue. Jean-Luc Godard voulait appeler A bout de souffle, Moi un blanc et il rédige, ce qui dans sa production critique est tout à fait exceptionnel, trois articles à la file sur le chargé de recherche du Musée de l’Homme.

Pendant trois à cinq ans, le cinéma de Jean Rouch est donc le plus suivi et le plus commenté dans les Cahiers du Cinéma, où ses tournages, ses montages et ses prises de son sont décortiqués et décrits dans le moindre détail.

Tout pour la valeur d’usage et rien pour la valeur d’échange

Rouch fonctionne à rebours des pratiques dominantes. Chez lui, ce qui est fondamental, c’est l’usage. Les films, il les projette de manière expérimentale. D’abord devant des étudiants, à Nanterre ou à Chaillot, ou encore à Harvard, aux Etats-Unis, dans les années 70. Il n’hésite jamais à projeter un film en cours de travail et à le commenter au micro depuis de la cabine de projection.

Il montre par exemple Jaguar dans une version muette de trois heures trente à Roberto Rossellini et à ses étudiants. Le maître du néo-réalisme trouve le film splendide et décide, du coup, d’aller lui aussi tourner un film ailleurs, en Inde.

Le Stradivarius de la caméra

Jean Rouch ne filme jamais sur trépied, porte toujours la caméra à l’épaule, ce qui rend son cinéma tout à fait fluide. Sa première caméra est exposée dans la deuxième partie de l’exposition, destinée à montrer la fabrique matérielle de l’image et du son, ainsi que ses carnets de dessins – Jean Rouch étant un très bon dessinateur. La caméra est une Bell & Howell américaine. Petite, légère, à ressort, elle doit être remontée toutes les 23 secondes. Elle a comme avantage de pouvoir fonctionner partout puisqu’on la remonte manuellement. La bobine de pellicule fait deux minutes et demie et Jean Rouch va filmer dans ces conditions pendant quinze ans au moins.

Le lumpenprolétariat

Sembene Ousmane dit du cinéma ethnographique, documentaire en général, qu’il filme les gens comme des insectes. Rouch ne l’a jamais fait. C’était un passeur. Ce qui donne sa valeur à son cinéma, c’est qu’il montre le regard de l’autre, qu’il dit la parole de l’autre.

Jean Rouch ne sombre jamais dans le folklore, ce n’est pas un passéiste. Il n’y a jamais d’exotisme chez lui. Un des maîtres mots pour parler de son œuvre, c’est l’empathie. Il se mélange avec les autres, il ne prend pas de distance. Il filme l’impur et le métissé, Accra ou Abidjan, des villes-mondes, des lieux de croisements traversés par des individus qui viennent de partout, du Sahel, des autres pays côtiers, d’Occident. Il est aussi précurseur dans son intérêt pour l’Afrique dynamique, moderne, en formation, celle d’aujourd’hui et en même temps, il reste attaché aux aspects les plus proches du passé qui se perdent, attentif à garder des traces de choses qui, bientôt, n’auront plus court. Et, pour le dire autrement, il fait le grand écart entre passé et le présent.

Jean Rouch le griot

On partage souvent sa filmographie en deux compartiments étanches. Celui de l’ethnographie et celui de la fabulation picaresque, celui d’un poète, d’un cancre loufoque et facétieux. Alors qu’il s’agit, en fait, d’une œuvre insécable, d’un film unique, élaboré par épisodes, d’un seul métrage au long court, à la fois journal intime, autobiographie d’un fleuve et autoportrait d’un cinéaste. Dans Moi, un Noir, Jean Rouch, à la fin du générique, «passe la parole» à Oumarou Ganda, donc au personnage que celui-ci a choisi d’incarner, Edward G. Robinson, qui devient narrateur dans le commentaire en direct, inventé pour Jaguar. Mais à la fin de chacun des sept jours qui scandent le récit dans le film, sur des images de nuit, Rouch reprend la parole. Il intervient aussi, en tant que raconteur d’histoire, dans La Chasse au lion à l’arc. On l’entend nommer les êtres et les choses, les hommes et les plantes, créer son monde. Sa voix se superpose à celle des personnages, prend leurs places pour raconter les différentes histoires de lions qui font rêver les enfants. Eh oui, c’est bien cela, ce que l’on cherche à évoquer ici, le long récit d’une haletante course en avant, go between entre plusieurs cultures et éternelle course folle, parsemée de plages de nuits et de rêves, de légendes et de récits, tout comme le sont nos vies, mi héroïques, mi dérisoires.


Jean Rouch et Damouré Zika sur le tournage de Jaguar, Gold Coast (Ghana), 1954.
BnF, département des Manuscrits © Fondation Jean-Rouch


Le site du centenaire de Jean Rouch
Le site de la Bibliothèque nationale de France
, avec des extraits de films de Jean Rouch
Rencontre, sur Alligre FM, avec Andrea Paganini, un des commissaire de l'exposition
Le coffret Jean Rouch
, avec dix de ses films, aux Editions Montparnasse

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