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CULTURE / Expos

Au barrage de Mauvoisin, Batia Suter réinvente l’Odyssée

Q ue se passe-t-il entre deux images photographiques lorsqu’elles sont juxtaposées? Une troisième image, invisible et manquante, émerge-t-elle dans notre esprit? Comment le sens vient-il aux images? Ce sont, parmi d’autres, ces questions iconographiques essentielles que pose la très belle et intelligente installation de Batia Suter. Amarrées à la couronne du barrage de Mauvoisin, les images de cette artiste suisse sont à découvrir jusqu’à la fin du mois de septembre.

Chaque année, depuis 2013, un artiste a la chance de développer un projet qui se déclinera sur les panneaux trônant sur la couronne du barrage. Et pour 2019, c’est Batia Suter, artiste et grande collectionneuse d’images, que le directeur de l’école de design et haute école d’art du Valais (édhéa) Jean-Paul Felley a désignée.

En 30 gigantesques images expressément conçues pour le lieu, Batia Suter nous embarque dans un voyage épique à 2000 mètres d’altitude. Elle nous guide de la vallée au barrage, dans une sorte de pèlerinage qu’elle a nommé Hexamiles. Cela en référence aux hexamètres si chers à Homère et au nautical mile, le mile marin. Nous voilà prévenus: il est bon d’être attentif aux métaphores maritimes ainsi que de se préparer à une balade visuelle, une marche de station en station.

L’histoire prend corps au Musée de Bagnes. Là, une figure de proue fait office de boussole: ornée d’une noble coiffe rappelant les casques de la Grèce antique, la tête sculptée grandeur nature montre la direction: suivez son regard qui pointe vers un diaporama. En projection, inexorablement, Batia Suter montre et démontre la portée ainsi que le potentiel élevé de ses images d’archive.

Batia Suter, archéologue de l’image photographique

Cette iconophile donne à ausculter des agencements d’images qui font apparaître des terres arides, des strates géologiques, des objets design inconnus au bataillon, des montagnes enneigées, des monstres marins, des paysages exotiques et autres jungles, des publicités... puis les vestiges d’une civilisation engloutie. Le tout principalement en noir/blanc ou dans des teintes grises, bleutées, roses, douces et presque toujours pâles. Images ethnographiques, scientifiques, clichés historiques, reproductions issues de catalogues d’art, affiches promo…, Batia Suter glane ses reproductions vernaculaires et pittoresques sans se soucier de l’unicité des techniques, des supports, ni des provenances.

Ici, deux images se superposent: les cimes occidentales se marient avec une gravure de type japonais. Là, une image est projetée à l’endroit. La suivante, à l’envers. Celle-ci, à 90 degrés, entièrement ou à moitié recouverte par une autre image. Les clichés se suivent en fondu-enchaîné d’une façon efficace et radicale dans un véritable enchevêtrement de contours, de géographies et d’époques hétérogènes.

Alors que la compréhension des photogrammes se fait en chaîne, le lien, le passage d’une image à une autre, se construit grâce à la ressemblance des formes. A l’image d’une pyramide répondra celle d’une colline de stature apparentée. D’ailleurs, ce principe de similarité ou mieux, de correspondance des images entre elles, caractérise les deux encyclopédies parallèles de Batia Suter1. Ces publications imposantes permettent d’accéder à une meilleure intelligibilité de cette démarche artistique fort logique.

Ces deux ouvrages rappellent à plusieurs titres le célèbre Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg (1866-1929). Comme le disait cette figure avant-gardiste de l’histoire de l’art, l’Atlas Mnémosyne s’apparente à une histoire de fantômes pour grandes personnes (voir ci-dessous). En effet, Warburg évoquait volontiers la survivance des images au travers du temps. Quant à Batia Suter, elle nous amène à percevoir les strates qui sédimentent s,es images. En archéologue du médium photographique, elle restitue leur puissance aux reproductions issues de sa collection. Elle les réanime, les ressuscite, les réactive.

Atlas Mnémosyne, planches d’œuvres de Rembrandt, 1926.

Fantômes, survivance et réminiscences iconographiques

Nous abordons les images une à une, avant de réaliser qu’il existe un entre-deux, un espace intermédiaire dans lequel chacun peut se projeter à sa manière dans un geste libérateur qui fait du bien. Collectionneur d’images à l’instar de Batia Suter, Aby Warburg parlait d’iconologie des intervalles pour désigner sa réflexion sur ce qui anime l’espace physique et mental qui vit entre deux images. Cet entre-deux qu’évoque Freud en le qualifiant de royaume, cet écart entre les images permet des rencontres hors du commun et même spectrales: nous reconnaissons les formes et le pathos comme des revenants, comme des apparitions émergeant d’un autre temps.

Scandées au rythme du diaporama, les images disparates ne vont pas sans évoquer les cabinets de curiosités, espaces bien connus à la Renaissance pour abriter toutes les raretés et objets incongrus du monde, systématiquement classés2. Tout comme dans un cabinet de curiosités, appelé également studiolo ou Wunderkammer, le dispositif de Batia Suter tend à reconstituer, voire à résumer notre monde. De ce fait, Suter éveille des significations transversales imprévisibles.

Ainsi, dans le travail de Batia Suter, il est question d’une histoire naturelle qui dépeint le règne minéral, celui de l’animal et du végétal. Primordial dans un studiolo, le domaine des artefacts reste discret parmi les choix typologiques de la néerlandaise, tandis que l’exotisme a la part belle. Par contre, Suter maintient une approche artistique et poétique des images. Une attitude différente de celle qui a engendré les cabinets de curiosités dont la constitution repose sur un regard prétendument scientifique.

Homère conte avec des mots, Suter avec des images

De même que Homère l’a fait avec les mots, Batia Suter raconte une histoire en images. En créant sa propre syntaxe visuelle, elle amène ses images à fonctionner comme des mots. Du coup, l’installation sise au Musée de Bagnes résonne comme le premier chapitre d’un récit. Ou plutôt, d’un poème épique. La suite de cette aventure navale en montagne se joue quelques centaines de mètres plus haut, sur la couronne du barrage de Mauvoisin auquel on accède à pied.

Dès lors, il s’agit de gravir une pente abrupte. Puis de traverser un long tunnel creusé dans la montagne. Dans un air froid, diverses photographies légendées narrent les épisodes de la construction du barrage. A près de 2000 mètres d’altitude, le jour point. La sortie de la galerie souterraine est proche: les yeux sont piqués par la transparence de l’air. Au point que les alentours prennent un aspect chimérique.

La poupe gelée d’un navire brise une mer agitée, un totem, des montagnes, des déserts, des fonds marins, des palmiers, une vallée enneigée, une tiare immergée dans le cyan, une île, une rivière, une chute d’eau, des coraux, les plans d’un voilier, une planche d’entomologie, une famille devant un étal et un champ de maïs, … Sur quinze panneaux géants, en noir/blanc ou en couleurs, Batia Suter déploie quelques-uns de ses trésors iconographiques, encore une fois sens dessus dessous. Les superpositions d’images ainsi que les cadrages sont totalement maîtrisés, à l’instar de cette reproduction d’un tableau de Van Gogh encastrée dans un photogramme mettant en scène des explorateurs en marche vers on ne sait quelle contrée.

Paysages d’images, images de paysages

Suter appréhende le paysage alentours comme une construction. L’immense masse de béton du barrage n’en devient qu’un élément parmi d’autres, tout aussi imposant que les montagnes vertes, les rochers anthracites, la chute d’eau bruyante et bruineuse l’eau du lac d’azur et le ciel, translucide. Reprenant le propos de Ramuz, les architectes Herzog & de Meuron n’ont-ils pas affirmé que le Cervin était le monument qui symbolisait le mieux la Suisse? Ainsi, Batia Suter inscrit-elle ses images dans un paysage monumental, presque irréel. Le paradis sur terre?

Considéré comme un objet visuel, le paysage peut dès lors jouer avec les images: les lignes de force des images se poursuivent hors-champ, sortes de prolongations dans le vrai monde. Batia Suter ajoute à son attitude encyclopédique une remise en question de la nature du paysage. Mais surtout, elle exprime une profonde conscience de l’importance du contexte dans lequel une image est exposée. Par le choix et l’emplacement de ses reproductions photographiques, Batia Suter s’approprie du site du barrage de Mauvoisin en virtuose. Serait-ce cela, l’irréalité augmentée?


Batia Suter, une vie en images

Née en 1967 dans le canton de Zurich, Batia Suter est installée actuellement à Amsterdam. Elle poursuivra ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Arnhem, une école réputée établie aux Pays-Bas. Le corpus d’images avec lequel elle compose ses livres et expositions s’appuie sur un héritage d’exception. La tante de l’artiste était secrétaire de la Faculté de mathématiques de l’Université de Zurich. C’est là qu’elle a collectionné un fantastique matériel iconographique scientifique, ensemble d’images qu’elle lèguera à sa nièce lors de son décès.


 

Plus d’information sur le travail de Batia Suter et sur l’ensemble de ses publications : www.batiasuter.com


1Batia Suter, Encyclopedia 1 et 2, Roma publications, 2007 et 2015

2Pour en savoir plus sur les cabinets de curiosités: Antoine Schnapper, Le géant, la licorne et la tulipe, Les cabinets de curiosités en France au XVIIe siècle, deuxième édition en 2012

Informations: Musée de Bagnes: 027 / 776 15 25 ou www.museedebagnes.ch

Diaporama jusqu’au 15 septembre 2019

Barrage de Mauvoisin: installation à voir jusqu’au 29 septembre 2019

Catalogue de l’exposition à Bagne et Mauvoisin: Batia Suter, Hexamiles (Mont-Voisin) ROMA Publications, 2019

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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