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CULTURE / Essais

Amin Maalouf, tristesses d‘un humaniste levantin

A près moi le déluge? Qui n’est pas tenté de mesurer la Grande Histoire à l’aune de sa petite vie. A l'âge des bilans, l’auteur de «Léon l’Africain» finit par affronter cette audacieuse hypothèse: dans son cas, la coïncidence n’est pas une illusion d’optique. C’est dans le Levant de son enfance que tout à commencé: cet obscurcissement moral, ce délitement des solidarités humaines qui a fini par se répandre dans le monde. Que s’est-il passé? Aurait-il pu en être autrement? Dans son dernier livre, «Le naufrage des civilisations», l’écrivain franco-libanais s’astreint au devoir d’intelligence, pour alerter et prévenir.

Damas, Badghdad, Beyrouth, Cordoue, Alep, Fez, Alexandrie, Grenade… fermez les yeux sur l’actualité et laissez remonter le parfum ancien qui émane de ces noms. C’est la senteur entêtante de l’aventure humaine dans ce qu’elle produit de plus puissant là où les ports sont accueillants et les idées libres de circuler.

Personne mieux qu’Amin Maalouf, auteur de Léon l’Africain, de Samarcande, du Périple de Baldassarre, n’a célébré l’héritage des «sublimes bâtisseurs» qui ont nourri la modernité avec les mathématiques, l’architecture, la médecine, la philosophie. Non pas pour expliquer que les Occidentaux ne seraient rien sans les Arabes, mais pour dire le génie propre aux sociétés plurielles, cosmopolites, circulantes. Tel était ce que l’écrivain franco-libanais s’obstine à désigner du terme suranné de «Levant». Il le définit comme «l’ensemble des lieux où les vieilles cultures de l’Orient méditerranéen ont fréquenté celles, plus jeunes, de l’Occident.» Il y avait là, dit-il, une qualité de coexistence et de compréhension mutuelle qui aurait pu «tirer vers le haut» l’humanité entière en lui servant de modèle.

Mais «Les lumières du Levant se sont éteintes. Puis les ténèbres se sont propagées à travers la planète.» Aujourd’hui, c’est le tribalisme qui triomphe. Amin Maalouf a délaissé les chatoyantes fresques historiques pour écrire des essais. Il y parle de ses «tristesses», des images qui le «hantent» et des questions qui l’«obsèdent». Ce n’est pas une simple façon de parler: ce fils de journaliste et ancien grand reporter consacre plusieurs heures par jour à suivre avec passion la marche du monde. Ceux qui le connaissent le savent: le spectacle de la sauvagerie identitaire l’affecte intimement, tout comme le triomphe moral du capitalisme le plus brutal. Il craint de voir ses enfants et ses petits enfants vivre dans «un monde de cauchemar».

Face à cette perspective, l’humaniste levantin s’astreint à un devoir d’intelligence: comprendre, c’est résister. Mais aussi, il s’applique à restituer sa lecture des événements clairement et simplement, dans un effort sincère de s’adresser au public le plus large possible. Le naufrage des civilisations n’est pas un livre d’expert parmi d’autres. C’est une invitation, lancée à tout un chacun, à sortir du «C’est compliqué», du «Tous pourris» et du «Ça me dépasse». Si vous avez renoncé à comprendre quelque chose à la guerre en Afghanistan, si les mots «septembre noir» ou «crise de Suez» n’évoquent pour vous que d’opaques entourloupes orientales, lisez Maalouf: il a une manière de raconter qui rend les choses limpides. Et par sa hauteur de vues, il vous fait percevoir, sous le grouillement des événements, les dynamiques qui se dessinent.

Une vie tressée d’Histoire

«Je suis né dans les bras d’une civilisation mourante», écrit-il. En 1949, à Beyrouth: assez tôt pour recevoir en héritage «l’idéal levantin» de ses parents, assez tard pour le voir se déliter tout au long de sa vie.

Le voir? On ne croit pas si bien dire: témoin de l’Histoire, Maalouf l’a souvent été littéralement, c’est ce qui rend son livre unique. La guerre du Liban a commencé sous les fenêtres de son appartement à Beyrouth (1975, «l’incident de l’autobus»). La même année, comme reporter pour un quotidien libanais, il est à Saigon lors de la chute de la ville. En 1979, devenu journaliste à Paris, il est dans l’avion qui ramène l’imam Khomeiny à Téhéran…

Mais qu’est-ce que l’idéal levantin? Une intonation dans la voix de ses parents, membres de la communauté chrétienne: leur «joie» et leur «fierté» «lorsqu’ils mentionnaient des amis proches appartenant à d’autres communautés ou à d’autres pays.» Cette cohabitation paraissait alors si naturelle et bienvenue. Le futur écrivain ne comprendra que plus tard à quel point elle est rare et fragile.

Maalouf raconte l’effondrement successif des deux «paradis perdus» de ses parents, l’Egypte cosmopolite et libérale de sa mère et le Liban accueillant et cultivé de son père. Mais il va plus loin: dans cette perte intime, il voit l’amorce d’un engrenage catastrophique pour l’humanité tout entière. Gonflé? Peut-être, mais convaincant. «L’idéal levantin exige de chacun qu’il assume l’ensemble de ses appartenances, et un peu aussi celles des autres», explique-t-il. Or, sa conviction est que cette aspiration a une valeur universelle. C’est même elle qui marque le passage entre barbarie et civilisation. Et si elle se perd, la société humaine régresse. Lorsque Gamal Abdel Nasser, jeune président égyptien et idole des foules arabes, dépouille de leurs biens et force à l’exil les possédants «allogènes» – dont la famille maternelle de l’écrivain –, il nuit d’abord à son propre pays. Car les minorités sont les plus actives «pollinisatrices» des sociétés. On retrouve ici l'auteur des Identités meutrières et sa dénonciation du «mythe pervers» de l'homogénéité.

Tout au long de son récit, Maalouf ne cesse de se demander: les choses auraient-elles pu se passer autrement? En ce qui concerne l’Egypte des années 1950, la question, plus actuelle que jamais, est: la tribalisation est-elle le prix de l’indépendance? Un pays peut-il conquérir sa souveraineté sans tomber dans le nationalisme vengeur? Maalouf pense que c’est possible, mais que cela demande une maturité politique, une sorte de magnanimité pragmatique que l’on trouve rarement, dans les moments décisifs, chez les chefs d’Etat grisés par le succès. Nelson Mandela l’a eue, Nasser, non. Mais la responsabilité n’est pas que de son côté: la Grande Bretagne de Churchill, en ne songeant qu’à la défense myope de ses intérêts, a également favorisé l’émergence d’un nationalisme arabe dans la version «autoritaire et xénophobe» qui, hélas, a fait école.

Deux dates pour un délitement

«Le 5 juin 1967 est né le désespoir arabe.» Ce désespoir qui virera à la haine de soi et engendrera la folie suicidaire du terrorisme. Amin Maalouf se souvient parfaitement de ce jour d’humiliante défaite face à Israël au terme de la guerre éclair dite «des six jours». Le 9 du même mois, Nasser annonce sa démission et dans les esprits se répand une «confusion mentale» qui ne s’est peut-être jamais dissipée. Cet égarement, cette absence à soi-même, le jeune Amin l’a expérimentée: étudiant en sciences économiques à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, il va consulter les panneaux pour savoir s’il a réussi son examen de fin d’année. Et se retrouve, sur le chemin du retour, incapable de se souvenir de ce qu’il vient de voir: réussi ou raté? Black out total…

Maalouf propose une autre date-clé pour raconter le délitement des solidarités humaines de ces dernières décennies: 1979, l’année du «grand retournement». Celle où Margareth Thatcher arrive au pouvoir en Grande-Bretagne. S’amorce alors un basculement des mentalités: «Le principe d’égalité cesse d’être une référence morale.» Et sur les cendres du progressisme, le conservatisme radical triomphe comme pensée dominante. 1979 encore: le 5 février, l’imam Khomeiny proclame la République islamique d’Iran dans une modeste salle de cinéma de Téhéran. Sorti de l’avion avec lui, Amin Maalouf est dans la salle, parmi les rares témoins présents.

Quel rapport entre la révolution conservatrice et le déchaînement identitaire et religieux alimenté par l’Iran? L’écrivain pense que l’un a favorisé l’autre. Les tensions raciales et communautaires s’exacerbent, note-t-il, lorsqu’on laisse libre cours aux inégalités. Et quand l’Etat, cet agent potentiellement régulateur, est remis en cause dans l’importance de son rôle.

Que seront nos pays dans 20, 30, 50 ans? Se demande le sage levantin, immensément triste mais pas désespéré. S’il l’était, il ne prendrait pas la peine de repartir au front contre l’ignorance et l’engourdissement éthique. 

Les régimes communistes ont trahi leurs idéaux d’universalisme et de progressisme. Les puissances occidentales, et les Etats-Unis en premier, ont discrédité leurs propres valeurs en s’alliant, par cynisme, par intérêt, aux forces obscurantistes et rétrogrades. Alors? L’Europe, malgré ses échecs, reste le projet le plus prometteur, le seul qui puisse faire office de «boussole morale» en ces temps de désarroi.

L’autre jour, sur France Culture, Amin Maalouf jubilait poliment: personne ne veut encore le formuler clairement, disait-il en substance, mais c’est évident, c’est gros comme une montagne: le Brexit est mort! Haut les cœurs, le funeste engrenage peut se gripper. Le cauchemar n’est peut-être pas inévitable.



Amin Maalouf, Le naufrage des civilisations, Grasset, 332p.

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