keyboard_arrow_left Retour
La chronique d'Isabelle Falconnier

Surprise! La fin du monde n’a pas eu lieu

L a plume qui caresse ou qui pique sans tabou, c’est celle d’Isabelle Falconnier, qui s’intéresse à tout ce qui vous intéresse. La vie, l’amour, la mort, les people, le menu de ce soir.

Pendant trois mois, nous avons pleuré parce que notre monde s’arrêtait. Désormais, nous pleurons parce que le monde n’a pas changé.

Si certains d’entre nous se réjouissent de retrouver leurs collègues et leur bistrot préféré, d’autres, les plus visibles, les plus sonores, les plus médiatiques, qu’ils soient journalistes, intellectuels, scientifiques, militants ou idéalistes, manifestent leur immense déception de retrouver le monde tel qu’ils l’ont «quitté» le 14 mars. Après l’ivresse angoissante du confinement, ils subiraient la gueule de bois du retour à une normalité qu’ils n’aiment de toute évidence pas.

A les entendre, à les lire, il était évidement que le monde allait, devait changer. Qu’il y aurait un «monde d’après». Que deux mois dans la vie des Suisses allaient suffire pour basculer dans un univers forcément plus écolo, plus équitable, plus féministe, plus vegan, plus local, plus humaniste, plus caissières et infirmières-friendly.

Mais il se trouve que le 11 mai, nous étions les mêmes que le 14 mars. Surprise: nous n’avons pas changé.

J’avoue, je n’ai pas imaginé une seconde que nous allions changer le temps d’un printemps. Pourquoi diable aurait-on changé? Pour changer, mais pour changer vraiment, profondément, il faut avoir été affecté durablement, il faut avoir été profondément atteint. Il faut avoir vécu un drame.

Or, admettons-le humblement: nous n’avons pas vécu de drame.

Nous nous sommes faits peur. Nous avons planifié notre défense sanitaire. Nous avons été très organisés. Nous avons évité le pire. Nous avons pu et pourrons ces prochains mois et années compter sur le tissu socio-économique fort et stable de la Suisse pour amortir les conséquences à la fois de la pandémie et des mesures sanitaires prise à son encontre. Mais nous n’avons pas vécu de guerre, de vraie guerre. Nous n’avons pas vécu de tremblement de terre. Nous avons, reconnaissons-le avec gratitude, été épargnés. Nous n’aurons à la fin de l’année pas davantage de morts que d’habitude en Suisse.

Ne plus se faire la bise n’est pas un drame. Faire du pain maison n’est pas un drame. Se désinfecter les mains à l’entrée des magasins n’est pas un drame. Se retrouver en télétravail à la maison avec ses enfants en télé-école n’est pas un drame. Ne plus aller au cinéma ou au théâtre pendant deux mois n’est pas un drame.

Le goût du pire, la tentation de la catastrophe qui sommeille en chacun de nous en est sans doute intensément frustrée, mais c’est ainsi: nous avons été épargnés. Politiques, hôpitaux, armée, industries ont fait le job, et nous avons préservé notre monde, justement.

Seuls ceux qui ont perdu un proche mort trop tôt, seuls ceux qui ont perdu leur travail sans espoir d’en retrouver rapidement, vont peut-être changer parce que cela les touche au cœur. Et encore, peut-être même ceux-là aiment fréquenter les fast-foods et prendre des vols low-cost pour aller en vacances, et y ont droit sans se faire conspuer. Pour changer de monde, pour que des milliers puis des millions de changements de vie individuels provoquent un changement de monde, il faut non seulement le pouvoir, mais surtout le vouloir. Qu’on nous donne non pas un virus, et la peur qui va avec, mais l’envie, l’envie d’avoir envie.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR