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CHRONIQUE / Migraine

Savoir renoncer, le royaume de Dieu, à la ligne

L es socialistes suisses font campagne en faveur de la RFFA sans même se boucher le nez. Les milliardaires français arrosent Notre-Dame de Paris d'argent en attendant d'aller au paradis. Les «feuillets d'usine» de Joseph Ponthus forment un chant prolétarien, celui du travailleur à la chaîne.

Le show pour la votation du 19 mai sur la RFFA a débuté. Rien de tel qu’Infrarouge pour ce genre d’exercice. L’émission de la RTS s’ouvre sur les applaudissements du public, le spectacle est assuré, tout est fait pour nous distraire. Ça ressemble un peu à Touche pas à mon poste de Cyril Hanouna, il manque juste un bon chauffeur de salle. La RFFA, c’est la «Réforme fiscale et financement de l’AVS», un tour de passe-passe qui promet un gros cadeau fiscal aux entreprises en échange d'une modeste retraite pour les vieux. Sur le plateau d’Infrarouge, Alain Berset et Ada Marra étaient alliés à Olivier Feller pour manipuler les cartes du bonneteau. Les deux socialistes se sont appliqués à être de parfaits compères pour le libéral-radical – comme à l’époque de la RIE III vaudoise Pierre-Yves Maillard avait talentueusement servi les intérêts de Pascal Broulis. Par moment, cela ressemblait même à un bon numéro de ventriloque: on ne savait pas qui, du libéral-radical ou des socialistes, parlait. Si Alain Berset affiche généralement peu de convictions politiques, il y avait quelque chose de touchant à voir Ada Marra défendre la RFFA, laissant parfois poindre un désarroi proche de celui des candidats de la télé-réalité. «Vous ne voulez pas le mieux parce que vous voulez le encore plus mieux qui ne viendra pas», a-t-elle rétorqué à ses adversaires de gauche. Etre socialiste et réformiste, c’est savoir renoncer.                           

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Les milliardaires, eux, ne renoncent jamais, c’est ce qui fait leur succès. Vous en avez peut-être entendu parler: la cathédrale Notre-Dame de Paris a perdu son toit et sa flèche dans un incendie. François Pinault a fait un don de 100 millions d’Euros pour la reconstruction de l’église, la famille Arnault un don de 200 millions, comme la famille Bettencourt. Avec ça, ils auront sans doute droit à quelques messes, ce qui démontre que la bible se trompe: il est plus aisé pour un riche d’entrer au royaume de Dieu que pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ces dons offusquent tant de monde. «Ils feraient mieux de payer leurs impôts ou de donner cet argent aux plus démunis», entend-on ici et là. Ah bon? Et depuis quand les milliardaires sont-ils censés se préoccuper du sort des démunis? Il faut être socialiste pour imaginer qu’un accord puisse être trouvé avec eux à ce sujet.

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La lecture, c’est comme la pêche à la ligne: des heures de patience pour de temps en temps une bonne prise. C’est parfois juste un paragraphe ou quelques pages; on s’en nourrit et on continue, de mot en mot, dans l’espoir de la prochaine étincelle qui viendra trouer l'obscurité. Quelques rares livres font comme un feu, on s’y réchauffe longtemps, ils illuminent tout alentour. A la ligne, de Joseph Ponthus, est le récit d’un intérimaire travaillant dans des conserveries de poissons et des abattoirs bretons, sur des lignes de production – avant, on disait des chaînes, mais la connotation était perçue négativement et c’est dommage dans un monde où tout est si idyllique. C’est l’histoire vraie de Joseph Ponthus, sa vie de travailleur. Comme avant ça il a fait des études de littérature, il a des références. Comme il a ressenti dans sa chair le travail en usine, il ne travesti rien. Sans ponctuation, il met en mots ses journées et c’est un chant prolétarien. Ça m’a coupé le souffle.

Comme la migraine.  


A la ligne, Joseph Ponthus, Editions La table ronde

Joseph Ponthus sera au Salon du livre de Genève, le 2 mai. 

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