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CHRONIQUE / Tout va bien

Sans sucre, merci

U n rendez-vous hebdomadaire pour raconter comment le sérieux n'est pas toujours là où l'on croit. Cette chronique d'Anna Lietti paraît le samedi dans 24 heures.

On mange trop de sucre. Les instances politiques font pression sur les industriels pour qu’ils mettent la pédale douce dans les sodas, les céréales, les aliments confectionnés. C’est bien, mais vous savez quoi? Nous ne sommes pas seulement poussés à l’addiction par une industrie machiavélique. C’est mentalement que nous sommes intoxiqués. La preuve par la science (enfin, un peu malgré elle).

Il y a vingt ans, une équipe de chercheurs américains publiait les résultats d’une de ces expériences en sciences sociales qui sont à la littérature scientifique ce que les tubes sont à la chanson. Le sujet: les mécanismes de la volonté humaine. Les conclusions: le self-control constitue une ressource mentale limitée. Nous avons tous une capacité à surmonter la frustration, mais quand la réserve est épuisée, nous ne sommes plus bons à grand chose.

La théorie de «l’épuisement du moi» était née. Elle tiendra le haut du pavé durant une génération: elle n’est tombée en disgrâce scientifique que l’an dernier.

Sur quelle expérience reposait-elle? Le moment crucial pour le cobaye était censé relever de la torture gustative: il avait devant lui 1) des «cookies» au chocolat sortis du four 2) des radis. Il n’était autorisé à manger que les radis.

En d’autres termes: le cobaye vivait nécessairement un moment d’intense frustration vu que, dans l’esprit du chercheur qui a conçu l’exercice, sa préférence pour les biscuits au chocolat était une évidence implicite, un dogme intangible qu’il ne lui venait pas à l’esprit de questionner. Un cobaye qui préfère les radis? Il n’existe pas, il n’est pas humain. Puissance des préjugés culturels. Monumental biais scientifique. Moi qui préfère les radis (et le poisson frit), je peux le dire. Si encore l’équipe de chercheurs avait été sucrée par l’industrie agro-alimentaire. Même pas.

Ainsi, la théorie de l’épuisement du moi n’a pas contribué à éclairer les mécanismes de la volonté. Elle a en revanche fourni un exemple de conditionnement culturel majeur.

Vous allez me dire: le postulat des chercheurs était correct, c’est ma préférence pour les radis (et le poisson frit) qui est anormale. Bien sûr, je suis ultra-minoritaire puisque l’intoxication est générale. Elle commence avec le choix des compléments alimentaires pour biberons – banane, vanille ou chocolat? Et elle se propage grâce à la croyance que la trinité banane-vanille-chocolat est inscrite dans les fondamentaux de l’être humain. Fatal cercle vicieux, que les scientifiques devraient contribuer à remettre en question. Au lieu de ça ils alimentent des «fake vérités» du genre «90% des gens aiment le chocolat, les autres sont des menteurs».

La science va mal, c’est une fausse menteuse qui vous le dit.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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