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CHRONIQUE / Tout va bien

Sado, maso, banalo

O k, le SM est un «jeu». Ok, il ne faut pas juger ses adeptes. Est-ce une raison pour s'interdire de questionner l'érotisation de la violence? Cette chronique d'Anna Lietti paraît tous les mois dans 24heures. Excepté le dessin de Pascal Parrone, en exclusivité pour BPLT.

Le pasteur est sado-maso? Alléluia, grand bien lui fasse. Tout ce qu’on lui demande, c’est de mieux se renseigner sur l’âge de ses soumis. L’affaire jugée récemment par le Tribunal de Boudry (24H du 24.10) le confirme: entre adultes consentants, la loi garantit une totale liberté en matière de pratiques sexuelles. C’est bien. Ca ne se discute pas.

Une fois qu’on a dit ça: qu’est-ce qui nous empêche de nous poser quelques légitimes questions sur le sado-masochisme et son étonnante vitalité? Je pense surtout au traitement médiatique des pratiques SM, sur le mode «témoignage sans tabou» restitué de façon «non jugeante». Dans les journaux et sur les ondes, je vois se multiplier les confidences de jeunes gens sympa et propres sur eux, qui nous racontent par le menu leurs séances de coups et insultes consenties en expliquant à quel point cette pratique sexuelle est pour eux épanouissante. En face d’eux, des journalistes supercool, très attentifs à ne poser aucune question qui puisse laisser supposer la moindre réticence ou réprobation. Du coup, aucune question qui interroge le SM et son paradoxal succès: que diable viennent faire menottes, chaînes et fouets dans les chambres à coucher à l’ère de la jouissance garantie «sans entraves»?

S’interdire de juger, c’est une chose. Mais s’interdire de penser, là, je ne suis plus d’accord.

Voici donc quelques questions que je me sens trop seule à poser:

  • Il y a des personnes qui jouissent du plaisir d’infliger (respectivement recevoir) humiliation et douleur. Cela s’appelle l’érotisation de la violence. Le même mécanisme psychologique est documenté chez les grands dictateurs et leurs petits tortionnaires. Une fois qu’on a dit: «Mais le SM, c’est un jeu, ça n’a rien à voir!», a-t-on vraiment tout dit? Il arrive que le «jeu» tourne mal. Pourquoi s’interdire de questionner l’érotisation de la violence, au prétexte qu’elle est ritualisée et consentie?

  • D’où vient ce mécanisme de plaisir? Pourquoi mon voisin du 4ème a-t-il besoin du fouet pour jouir et moi pas? Certains pointent l’érotisation des fessées reçues dans l’enfance. Mais la fessée parentale est désormais interdite, tandis que les vocations SM prospèrent...

  • Nous sommes à l’ère #metoo. La question de la violence sexuelle est sur toutes les lèvres. Comment peut-on promouvoir la raclée jouissive et ne pas s’interroger sur l’éventualité d’un lien avec la râclée abusive?

Le SM, c’est troublant. Je ne vois pas ce qu’on gagne en intelligence humaine en s’acharnant à le banaliser.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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