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CHRONIQUE / Tout va bien

Requiem pour une surprise

N on, le sérieux n'est pas toujours là où l'on croit. Cette chronique d'Anna Lietti paraît tous les mois dans 24heures. Excepté le dessin de Pascal Parrone, en exclusivité pour Bon pour la tête.

«Une surprise, il faut bien qu’il y ait quelqu’un qui vous la fasse, on ne peut pas aller la chercher soi-même»: dans le film de Frédéric Gonseth «Le printemps du journalisme», un lecteur résume en cette formule lumineuse les raisons que j’ai de continuer à acheter des journaux plutôt que de m’informer en mettant des «google alert» sur les sujets qui m’intéressent: il y a bien des sujets qui m’intéressent à priori, mais ceux que je préfère, ce sont ceux auxquels je n’avais pas prévu de m’intéresser. Ceux qui re-loadent ma curiosité. Ceux qui font que je me couche le soir avec le sentiment d’avoir élargi mon horizon.

Une vie sans surprises, ce n’est pas une vie. C’est pourtant la vie promise par les algorithmes à l’œuvre dans l’idéologie déjà dominante de l’offre dite «personnalisée». Le «big data», c’est effrayant, on est d’accord: je déteste l’idée que mes données personnelles sont pompées en permanence et recrachées sous forme d’offres commerciales diverses (dans les cas les plus bénins). 

Mais ce qui m’accable encore davantage, c’est de voir l’usage minable qui en est fait, de mes données. En gros, on peut dire que ça se résume à: vous avez acheté cette ballerine bleue? «Vous aimerez peut-être…» Quoi donc? Eh bien, la ballerine rouge. Ou les amis du même cercle, ou les publications sur le même sujet. Les algorithmes ne font que produire du même selon ce principe simpliste: ce qui vous a intéressé hier vous intéressera demain.

Pour lutter contre la googelisation de mes journées, je m’efforce de marcher dans la rue le nez en l’air et l’oreille aussi. Mais j’apprends (Le Temps du 4.4) que dans l’espace public également, la marge d’imprévu rétrécit: les as du marketing veulent parsemer les trottoirs d’affiches interactives munies de capteurs qui scanneront ma silhouette et mes expressions, pour me proposer, dès l’affiche suivante, des pubs adaptées à mon sexe, mon âge et mes aspirations.

Et comment mes aspirations seront-elles cernées par la brillante intelligence artificielle de service? Voici l’exemple fourni par une promotrice de cette technologie: «Idéalement, il [l’algorithme, donc] pourra conclure que tel jeune homme de 28 ans, qui porte une casquette et un t-shirt Nike, pourra apprécier une publicité Coca-cola.» Trop fort, vraiment: toute la complexité humaine résumée en une phrase. 

Il ne me reste plus qu’à me promener dans la rue avec des bas résille, une canne à pêche et une tortue en laisse. Je me serai au moins amusée à surprendre l’algorithme.    

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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