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TOUT VA BIEN

Mon vagin honteux

N on, le sérieux n'est pas toujours là où l'on croit. Cette chronique d'Anna Lietti paraît tous les mois dans 24heures.

L’université du Michigan Est n’accueillera plus aucune représentation des Monologues du vagin parce que le propos de la pièce est discriminatoire envers les femmes sans vagin.  

Vous suivez? Reprenons.

Le titre de cette chronique vous a peut-être choqué. C’est justement la raison pour laquelle la dramaturge américaine Eve Ensler a écrit les «Monologues» dont il est question: parce que le mot «vagin» suscite la gêne, l’angoisse ou le dégoût et que derrière cette gêne pour le mot il y a la gêne pour la chose, cette obscure chose «d’en bas», objet de tous les silences, que beaucoup de femmes n’ont même jamais pris la peine d’observer.

Eve Ensler a réussi son pari: inspiré par des entretiens avec plus de cent femmes, Les Monologues du vagin est un beau texte, décoiffant et respectueux, de ceux qui vous invitent à mettre des mots sur des choses jamais formulées. Une pièce militante, le meilleur du féminisme de combat, jouée des centaines de fois depuis sa création en 1998.

Mais désormais interdite sur le campus de l’Université du Michigan Est. Le motif invoqué recoupe le titre du séminaire où a germé l’idée de la censure: «Toutes les femmes n’ont pas un vagin». La pièce serait discriminatoire pour les transgenres puisqu’elle part du principe que le vagin est ce qui caractérise les femmes en général.

En d’autres termes: je suis une femme avec un vagin et en tant que telle largement majoritaire. Mais je suis invitée à taire cette réalité grossièrement biologique pour ne pas heurter celles qui se sentent femmes sans en avoir un. Fin de la récré, la honte et le silence redescendent sur mes parties basses. Et au nom de l’inclusion et de la tolérance, la censure étend son empire.

Au début, les outrances de l’inclusion exclusive m’ont fait rire. Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, je ne rigole plus: il me paraît clair qu’elles ont contribué à son succès. Le genre de délire académique dont je vous parle, c’est du pain béni pour alimenter l’homophobie et le populisme anti-élites.

Cette chronique me vaudra bien sûr d’être classée parmi les ennemis de la communauté LGBT(QIAPK+?). Sans rire, je leur dis: je regarde les progrès du féminisme et de la défense des minorités sexuelles comme une avancée décisive de la civilisation. C’est précisément pour cela que le zèle dogmatique qui guette le mouvement me choque profondément: on est en train de décrédibiliser des décennies d’un formidable combat.  

Eve Ensler réveillez-vous, illes sont devenus foulles.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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