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CHRONIQUE / Tout va bien

Le vegé malgré lui

U n rendez-vous hebdomadaire pour raconter comment le sérieux n'est pas toujours là où l'on croit. Cette chronique d'Anna Lietti paraît le samedi dans 24 heures.

Le week-end dernier, dans Le Matin Dimanche, Christophe Passer se la jouait provoc anti-végane: il assassinait verbalement les prosélytes qui portent atteinte à la liberté alimentaire de leur entourage. Il postulait des effets délétères du nouvel ordre végétal sur la vie érotique. Il sous-entendait lourdement que le nouveau tyran domestique est, de fait, une tyrane. Et surtout, il esquissait le profil d’une nouvelle victime des temps modernes: le végé malgré lui. C’était du saignant. Je m’effraie moi-même d’être globalement d’accord.

Je constate en tous cas que: 1) Les femmes marchent en tête du mouvement pour un avenir alimentaire radieusement bio, sans gluten, sans viande, sans Bénichon et sans Saint-Martin. Pour le meilleur et pour le pire 2) Ce mouvement engendre une population de végés à reculons. Maris convertis au tofu par amour (ou par paresse), enfants qui rêvent de hamburgers en silence. Et vous savez ce qui me frappe? Ces frustrés sont de formidables cibles commerciales.

Le Zurichois Rolf Hiltl, héritier du premier restaurant végétarien au monde, l’a bien compris: ce sont les femmes qui nous amènent des clients, dit-il. Certains hommes, à l’heure du lunch, n’entrent chez lui qu’avec de grandes réticences gustatives, sur les (hauts) talons des flamboyantes professionnelles qui abondent dans sa clientèle. Du coup, pour fidéliser ces messieurs, les Hiltl ont mis au point des recettes comme l’émincé à la zurichoise – ni-vu-ni-connu-je t’embrouille-sans viande. C’est le principe du trompe-l’œil gustatif, cher à Canada Dry: ça a le goût de la viande, la couleur de la viande mais ce n’est pas de la viande. Tout cuisinier vous le dira: l’assaisonnement fait des miracles.

Pourquoi pas: décider de consommer du seitan ou du tofu à la place d’un filet de poulet industriel variété papier mâché, c’est pertinent. Ce qui n’est pas pertinent avec l’esprit bio, c’est que pour contenter les végés malgré eux, l’industrie a développé toute une gamme de produits super transformés, type bratwurst à l’huile de palme ou nugget gorgé de sel. Des trucs qui ont tous les défauts de la bouffe industrielle, sauf que comme ce n’est pas de la viande, on leur pardonne tout. L’idée: on met tout ça à la friture et les enfants se croient au Mac Do. Le message aux dits enfants: ici, on ne mange pas que des légumes bouillis, on aime aussi les trucs cochons. Coût diététique? Plus cher que celui d’une bonne entrecôte. Coût gustatif? Désastreux: on apprend aux mômes à noyer la vraie saveur des choses dans des embrouilles lipidiques de provenance douteuse.

Je résiste. Et aux camarades militantes du tofu-quinoa, je dis: tu veux des enfants végé? Joue-la cash. N’essaie pas de leur faire prendre des vessies de porc pour des lanternes potagères (enfin, l’inverse). Pour ce qui est de la dimension érotique la question, je ne me prononce pas. Jamais testé de monsieur végane. Ça a quel goût?

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Zeynep Ersan Berdoz, Isabelle Falconnier, Denis Masmejan, Patrick Morier-Genoud, Florence Perret, Jacques Pilet (ordre alphabétique).

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