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CHRONIQUE / Tout va bien

Le nom de l'actrice, svp!

U n rendez-vous hebdomadaire pour raconter comment le sérieux n'est pas toujours là où l'on croit. Cette chronique d'Anna Lietti paraît le samedi dans 24heures.

Un spectacle formidable: je suis sortie emballée de L’Avare, qui se joue encore ce week-end au Théâtre de Vidy. Arpagon en PDG d’une entreprise d’import-export, une intrigue déroulée entre les containers d’une halle de stockage, c’est radical et ça marche: le texte brille de tous les feux de sa modernité, un texte que je n’ai, par ailleurs, jamais si bien entendu.

Et quels acteurs! La qualité du spectacle repose d’abord sur eux, c’est ce qu’on s’est dit avec mes amis en buvant un verre à la sortie. Celle qui nous a le plus bluffés, c’est l’actrice qui incarne Frosine l’entremetteuse: elle nous la joue en escort vacillante, grande blonde plus toute fraîche à l’âme aussi fendue que sa jupe en cuir, c’est puissant.

Qui est cette formidable comédienne, nous sommes-nous demandé? Autour de la table, chacun s’est mis à chercher la réponse dans la feuille de présentation du spectacle distribuée à l’entrée de la salle. Mais ne l’y a pas trouvée.

Sur ladite feuille, figurent: le nom du metteur en scène, celui de l’auteur, celui du scénographe, celui de l’accessoiriste, celui de la maquilleuse, et ainsi de suite. A la fin, en vrac, le nom des acteurs, sans que l’on sache qui joue quoi. Mes amis et moi sommes heureux d’apprendre que l’accessoiriste de cet Avare s’appelle Benoît Muzard. Nous serions cependant encore plus heureux de pouvoir mettre un nom sur la formidable actrice qui joue Frosine. Mais le théâtre ne juge pas nécessaire de nous fournir cette information, et nous voilà en train de mener l’enquête en googelisant tous les noms de femmes dans la distribution.

Ça m’énerve. Cette pratique de l’escamotage d’acteurs n’a rien de spécifique à Vidy, elle est largement répandue. Voici ce qu’elle nous signifie: nous ne sommes pas au théâtre de boulevard, là où, comme au cinéma, les vedettes peopolisées tiennent le haut de l’affiche. Jaqueline Mailland dans Potiche, le dernier film avec Ryan Gosling, pas de ça ici. Nous sommes dans le théâtre contemporain de qualité, un théâtre de mise en scène où la vedette, c’est lui: le metteur en scène.

Ce n’est pas que je sois contre. Il y a un siècle, le metteur en scène n’était souvent même pas mentionné dans les critiques. Depuis, des géants de la création ont marqué un changement d’époque, pour le meilleur. Lorsque je consulte le programme de la saison, le nom du metteur en scène est ma boussole: je prends des billets (ou pas) pour La Mouette d’Ostermeier ou l’Avare de Lagarde.

D’accord. Mais y a-t-il, pour autant, besoin de réduire les acteurs à un troupeau indifférencié? Je ne sais pas ce qu’ils en pensent, mais comme spectatrice, je trouve ça frustrant pour moi, violent pour eux. Je le prends comme l’expression du pouvoir absolu accordé désormais au metteur en scène. Un pouvoir dont il m’arrive de regretter, certains soirs de spectacle, qu’il soit en train de lui monter à la tête.

L’actrice formidable s’appelle Christèle Tual. Un nom à ne pas oublier.


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Florence Perret, Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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