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CHRONIQUE / in#actuel

Langendorf en légende et en vérité

S ’ouvrir à la surprise de la redécouverte littéraire, artistique; changer de longueurs d’onde, prendre du champ, bref: se montrer in#actuel. Autrement dit, indocile. Une autre façon encore d’aborder l’actualité.

S’il est un qualificatif qui s’applique à Jean-Jacques Langendorf, romancier, écrivain militaire, publiciste, c’est bien celui d’inactuel. Et plus encore celui d’indocile. Esprit libre, pourfendeur des idées reçues, à la trajectoire hors des sentiers battus, notre auteur occupe une position – au sens quasi guerrier du terme –  tout à fait unique dans nos Lettres. C’est ce qui m’a toujours séduit chez lui, outre le fait que nous partageons tous deux plus d’une admiration: Malraux, Lawrence et tant d’autres.

Parmi les ouvrages publiés par Langendorf, on retiendra notamment son étude consacrée à Jomini. Le premier tome, en forme de chronologie retraçant la vie du général payernois, est tout simplement un modèle du genre. A côté d’essais sur Guisan et la Suisse, parus alors qu’il n’était guère de bon ton de prendre le contre-pied d’une certaine mode historique, on mentionnera encore La Nuit tombe, Dieu regarde (Zoé, 1998). Couronné par le Schiller et le Dentan, ce magnifique roman dépeint l’extinction d’un monde. Celui qui va être emporté par la guerre de 1914. Et puis il y a ce chef d’œuvre absolu, l’Eloge funèbre du général A.W. von Lignitz (rééd. Zoé 1997).

N’aurait-il publié que ce bref récit, 90 pages à peine, que son auteur aurait toute sa place au panthéon littéraire. Portrait d’un général prussien imaginaire, il raconte un moment clé de l’histoire européenne. Lorsqu’un certain rationalisme des Lumières est balayé par la Révolution, remplacé par le nouveau Zeitgeist personnifié par Napoléon, en qui un Hegel voyait «l’esprit du monde à cheval». C’est constamment brillant, plein d’ironie, servi par une écriture somptueuse.

Une sorte de double de l’écrivain

Menu von Minutoli, l’un des héros du Consulat de la mer, le nouveau livre de Langendorf, est un peu le petit frère de von Lignitz. Si ce n’est cette fois qu’il s’agit d’un personnage historique. Né à Genève en 1772, mort à Lausanne en 1846, il fut successivement officier dans l’armée prussienne, précepteur à la cour de Potsdam, égyptologue remontant le Nil jusqu’à Assouan, historien militaire. L’un de ces esprits originaux, ignorés des manuels, que Langendorf s’est fait une spécialité de tirer de l’oubli.

Dans Le Consulat de la mer, von Minutoli, représente une sorte de double de l’écrivain à qui il apparaît plusieurs fois au cours de sa vie. Car l’autre protagoniste du livre, c’est l’auteur lui-même qui entreprend de se raconter: un père contraint de fuir l’Allemagne avant d’y revenir au sein de l’armée américaine d’occupation, une enfance sur les bords du lac de Starnberg, un parrain prestigieux nommé Ansermet, l’engagement chez les anarchistes aux côtés d’un certain Claude Frochaux. Un long périple en 2CV jusqu’en Iran et en Afghanistan, la rencontre avec Ernst Jünger. L’auteur s’explique aussi sur ses choix, sa passion pour l’art militaire et les vieux empires, ottoman, austro-hongrois – jusqu’à se fixer lui-même sur la frontière morave; son goût, comme un défi, pour les penseurs réactionnaires, Joseph de Maistre, Louis de Bonald. 

Une trajectoire encore une fois tout à fait singulière, passionnante. Qui fait de l’auteur l’un de ces dreamers of the day chers à Lawrence, propre à nourrir un livre. Où roman et mémoires se mêlent intimément. A lire!


Jean-Jacques Langendorf, Le Consulat de la mer, Infolio Littérature, 2017


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