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CHRONIQUE / LA CHRONIQUE D'ISABELLE FALCONNIER

La mode ne vous aime pas, mesdames!

L a plume qui caresse ou qui pique sans tabou, c’est celle d’Isabelle Falconnier, qui s’intéresse à tout ce qui vous intéresse. La vie, l’amour, la mort, les people, le menu de ce soir.

La Fashion Week haute couture 2020 s’est tenue en début de semaine en version numérique, Covid-19 oblige. La mythique Naomi Campbell en a donné le coup d’envoi officiel en mode militant: vêtue d’un t-shirt estampillé «phenomenally black», elle a rappelé le «devoir» de l’industrie de la mode «d’inclure les minorités et de les représenter au mieux». Cette même semaine, la marque Gucci annonce le recrutement comme mannequin d’Ellie Goldstein, 18 ans, britannique et trisomique, affirmant «la nécessité pour les marques de montrer plus de diversité», appelant «toutes les marques» à «prendre exemple» et espérant que «l’inclusion des mannequins handicapés devienne la norme». 

Rien que ça. 

Et si l’on commençait par inclure non seulement les minorités, les trisomiques, les handicapé.e.s, les personnes de couleur, les communautés diverses et variées, mais la majorité? La vaste majorité des femmes, de tous âges, de toutes tailles, de toutes les couleurs de cheveux, plus ou moins riches ou pauvres, toutes ces femmes qui n’ont que la normalité et leur banalité à proposer et défendre, mais que le monde de la mode ne représente pas?

Postez-vous à l’entrée de n’importe quelle échoppe de vêtements, haute couture ou populaire. Observez les femmes qui entrent, et comparez avec les mannequins porte-habits dans les vitrines ou avec les photos des affiches qui les accueillent. Rares, très rares sont les femmes dont la taille, le poids, la silhouette, la morphologie, approchent ne serait-ce qu’un peu la perfection plastique, toute artificielle, des mannequins portant les habits de l’enseigne dans les magazines et sur les affiches de nos villes. Cet écart entre la mise en scène du vêtement et sa réalité portée tient de l’arnaque organisée. Accepterait-on le même écart entre la photo promotionnelle d’un poulet rôti, d’une salade verte, d’une voiture, et la réalité de son moment de consommation ou d’utilisation? On fait des procès aux sites de locations de maison de vacances lorsque la différence est trop flagrante à l’arrivée, mais qui s’insurge réellement contre cet écart dans le monde du vêtement? 

Cette insinuation perpétuelle murmurée à l’oreille des femmes – la perfection est encore loin, ce vêtement t’ira parfaitement lorsque tu seras aussi grande et maigre que sur la photo, tu n’appartiens pas au monde de la beauté idéale et désirable – est une violence muette quotidienne faite aux femmes, à toutes les femmes, aux banales, aux normales, aux femmes standards, ordinaires, que personne ne représente, que personne ne défend, pour lesquelles personne ne se lève pour dire «ça suffit». 

Il y a dix ans, on s’est ému de l’anorexie des mannequins défilant sur les podiums. Scandale, boycott de certains magazines. Quelque chose a-t-il changé? Rien. Seules Dove ou Nivea continuent de faire des campagnes montrant des femmes normales en devant souligner qu’elles montrent des «femmes normales», comme si cette catégorie était… une minorité à défendre. Ça suffit.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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