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LA CHRONIQUE DE JLK

La chronique, charme de paix, arme de guerre

C ontre la fuite du temps et la perte du sens, trois chroniqueurs à pattes d'écrivains modulent, sur des tons très personnels et des styles non moins vifs, cet art combinant travail de mémoire et commentaire des temps qui courent, almanach fantaisiste ou fronde résistante. Dans «Résumons nous», voici l'irréfutable Alexandre Vialatte retrouvé en ses débuts juvéniles dans l'Allemagne de la montée du nazisme, entre autres émerveillements saisonniers; avec «Mes indépendances», Kamel Daoud affronte les démons du terrorisme en Algérie et célèbre la belle et bonne vie; et Jean-Francois Duval se rit lui aussi des idéologies mortifères, tout en distillant un «Bref aperçu des âges de la vie» en épicurien doux-acide...

Alexandre Vialatte pourrait dire, à sa façon devenue parodique, que la chronique remonte à la plus haute Antiquité, à l'image de la femme des cavernes en veine de confidences et de son macho soucieux de marquer son nom aux Annales de la grotte.

La chronique, dont le nom suggère que Chronos la travaille au corps, et qui signale justement le désir de ne pas se laisser croquer par ce monstre vorace, est bel et bien tissée de temps humain, voire trop humain comme disait un philosophe à moustache de fil de fer: elle dit les faits, bienfaits et méfaits imputables à notre espèce dans une série linéaire précisément dite chronologique; elle déconstruit les fake news depuis la nuit des temps et rapièce tout autant de ces vérités momentanées qu'on dit éternelles; elle a varié de forme selon les empires et les tribus; elle ne s’est fixée dans notre langue qu'au XIXe siècle dans la forme que nous lui connaissons aujourd'hui encore, avec ses belles plumes de toute espèce et ses oiseaux bariolés plus rares, tel Alexandre Vialatte.

Or, l’image du sémillant Auvergnat de Paris, mordant contempteur du politiquement correct avant tout le monde, mais jouant le plus souvent sur l’érudition joyeuse et la gaîté cocasse en concluant invariablement que «c’est ainsi qu’Allah est grand» – cette image de fantaisiste à nœud pap’ élégant en prend un coup à la lecture de la première partie «allemande» des plus de 1300 pages de Résumons-nous, troisième volume, après les Chroniques de la Montagne, consacré à son œuvre par la collection Bouquins.

De fait, regroupés sous le titre vialattien au possible de Bananes de Königsberg, les textes de sa «période rhénane», courant de 1922 à 1929, témoignent à la fois de l’immédiate originalité du jeune écrivain (il est né en 1901) et de sa progressive désillusion devant l’évolution de cette Allemagne dont il avait une image idéalisée par ce que lui en chantait sa mère en son enfance, et qui se révèle sous un jour de plus en plus inquiétant, jusqu’en 1945 où il chroniquera le procès des nazis du «camp de repos et de convalescence» de Belsen  dont il saura détailler l’ignoble banalité des dépositions plombée par la bonne conscience de ceux qui n’ont fait qu’obéir, n’est-ce pas… 

Le «Kolossal» au sombre avenir

En 1922, à Mayence, le jeune Vialatte, dans son bureau de rédacteur de la Revue rhénane censée rapprocher les peuples allemand et français, écrit à son ami Henri Pourrat, futur arpenteur de la forêt magique des contes populaires, qu'il s'embête à voir «des brasseries pareilles à des cathédrales, des villas pareilles à des châteaux forts, des briquets pareils à des revolvers, des policiers semblables à des amiraux, dans ce pays de surhommes pour lequel il faut des surbrasseries, des survillas, des surbriquets et des surpoliciers».

Et cela ne va pas s'arranger avec les années malgré la bonne volonté de l’observateur du redressement économique de l'Allemagne, où tout n'est pas que bruit de bottes. Mais «n'importe quel grain peut germer», écrit-il, dans ce «chaos des genèses sur quoi souffle le vent de tous les enthousiasmes», et le fond d'inquiétude de ses chroniques s'accentuera jusqu'au moment où il deviendra témoin direct de l'atroce.

Vialatte n’était pas un idéologue mais un artiste, un poète, un honnête homme, une nature aussi joyeuse que sérieuse, et son témoignage n’en est que plus marquant. C’est par respect humain qu’il vomit l’antisémitisme nazi, comme il défendra plus tard les harkis algériens lâchés par la France. Son naturel n’est «politique» que par réaction nécessaire, et la meilleure preuve en est la foison de chroniques égrenées dans son Almanach des quatre saisons, inénarrable brocante où son gai savoir fait merveille autant que dans ses éloges d’écrivains (de Buzzati à Kafka ou Audiberti, notamment) ou ses engouements de cinéphile occasionnel. Quelle sage loufoquerie et quelle lucide générosité!

Le «vœu de parole» de Kamel

Lucide et généreux: on pourrait en dire autant de Kamel Daoud, sorti de son «village de silence» pour faire «vœu de parole», selon les mots de Sid Ahmed Semiane, chroniqueur algérois saluant son compère d'Oran dans sa préface à Mes indépendances, dont le titre même marque l’écart d’une position personnelle .  

Semiane rappelle le désastre de la guerre civile, dans les années 90, et la désespérance régnant dans ce chaos: «Il n'y avait plus rien pour faire un tout, et tout était réuni pour que rien ne soit. Chacun rendait responsable l'autre de ce qui n'était pas censé relever de sa responsabilité. Et comment dire? Comment penser l'impensable? Comment créer sa propre «musique» dans ce vacarme? Kamel Daoud se jeta dans cette arène folle à ce moment précis où le seul «bien vacant» était le marché de la mort».

Mais en quoi cela nous concerne-t-il, et pourquoi les chroniques de Kamel Daoud nous touchent-elles? Simplement, comme chez Vialatte, parce qu’une voix humaine s’y exprime.  Parce que la parole fragmentée et avilie, émiettée en nébuleuses d'opinions vaseuses, marque aussi le monde atomisé dans lequel nous vivons, où tel président américain à la raison vacillante prétend que la vérité ne sera que ce qu'il décidera qu'elle soit!

Ce que rappelle aussi Semiane à propos de son compère Kamel, de plus en plus vilipendé et même menacé de mort par un imam, c'est que le chroniqueur n'aura cessé vingt ans durant de «créer de la pensée quotidiennement» et de «créer du sens» dans un monde apparemment vidé de toute autre substance que celle de la pensée unique. Dans la foulée, Daoud lui-même relèvera le rôle vital de la chronique en ces années terribles, où un public nombreux et fervent trouvait un formidable exutoire.

Diagnosticien du présent, au sens où l'entendait un Michel Foucault, le «libéral» Kamel Daoud est devenu suspect numéro un dans son pays (et ailleurs) du fait de ses positions et de la renommée internationale que lui a valu son roman Meursault contre-enquête, mais le chroniqueur n’épargne pas pour autant les alliés occidentaux des fourriers du terrorisme. Ainsi vient-il de tonner contre l’aveuglement opportuniste de l’Occident après les attentats en Catalogne!

Les chroniques réunies dans Mes indépendances ne sont pas des sermons anti-islamistes, pas plus qu'ils ne flattent les tiers-mondistes hors sol, les athées dogmatiques, les néoconservateurs ou les affairistes cyniques. On y découvre une clairvoyance rare et un aplomb d'un grand courage intellectuel, un sens du détail révélateur accordé a un bonheur inventif de la formule signalant l'écrivain à part entière, brassant notre langue avec un allant jouissif. Et puis il voyage, et puis il aime la vie!

Mais sa colère n’est pas moins vivace. Dans sa chronique intitulée L'Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, parue en novembre 2016 dans le New York Times, Daoud décrit ainsi l'industrie de persuasion émanant de ce qu'il appelle la Fatwa Valley: «Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l'immense pouvoir de transformation des chaînes de TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles: les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd'hui généralisée dans beaucoup de pays – Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaînes de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde».

Or, qu'avons-nous à opposer à la propagande théologico-politique de la Fatwa Valley? Je me le demandais récemment, en Californie, en assistant au matraquage publicitaire des chaînes de télé américaines. Je me suis demandé aussi comment résister à la persuasion clandestine véhiculée par les big data de la Silicon Valley, ou aux vérités falsifiées des médias et de leur minable accusateur présidentiel, plus menteur qu'eux? Kamel Daoud, pas plus qu’Alexandre Vialatte, ne nous donne de réponses «politiques» à ces questions, mais leurs chroniques sont autant d’actes libérateurs, bons pour les sens et la tête!

Le rêveur Duval a la sagesse folâtre

Pareil en ce qui concerne Jean-Francois Duval, dans son Bref aperçu des âges de la vie, qui prouve qu'on peut être philosophe en méditant assis devant un couteau à pamplemousse ou en observant tendrement sa vieille mère peinant à nouer ses lacets...

Journaliste avant d’être écrivain, Jean-Francois Duval, auteur d'une dizaine de livres, a longtemps disposé de ce sésame qu'est une carte de presse, qui lui a permis de rencontrer quelques grands auteurs et autres clochards célestes dont il a documenté la vie quotidienne et recueilli les pensées ailées. C'est à ce titre sans doute qu'il a rencontré Alexandre Jollien, qui le gratifie ici d'une préface affectueuse.

Jolie anecdote à ce propos quand, en promenade au parc Mon-Repos lausannois dont les volières jouxtent un bassin à poissons rouges, Alexandre demande à Jean-François: «Plutôt oiseau ou poisson?» Et Jean-François: «Plutôt oiseau, avec des ailes pour gagner le ciel». Mais Alexandre: «Plutôt poisson, pour échapper aux barreaux»…

Ainsi ce Bref aperçu des âges de la vie fait-il valoir de multiples points de vue qui, souvent, se relativisent les uns les autres sans forcément s'annuler, et c'est là que l'âge aussi joue sa partie.

Puisant ses éléments de sagesse un peu partout, Duval emprunte à Jean-Luc Godard, rencontré à Rolle au milieu de ses géraniums, l'idée selon laquelle les âges les plus réels de la vie sont la jeunesse et la vieillesse. Georges Simenon pensait lui aussi que l'essentiel d'une vie se grave dans les premières années. Pour autant, Duval se garde d'idéaliser l'enfance ou l'âge de la retraite (ce seul mot d'ailleurs le fait rugir), pas plus que le commensal de Charles Bukowski n'exalte les années 60 en général ou Mai 68 en particulier.

Philosophiquement, Jean-Francois Duval s'inscrit à la fois dans la tradition des stoïciens à la Sénèque ou des voyageurs casaniers à la Montaigne, et plus encore dans la filiation des penseurs-poètes américains à la Thoreau, le «philosophe dans les bois». Le nez au ciel mais les pieds sur terre, il constate plaisamment l'augmentation de la presbytie liée à l'âge, qui nous fait trouver plus courts les siècles séparant les fresques de Lascaux des inscriptions numériques de la Silicon Valley, et plus dense chaque instant vécu.

Rêvant de son père, le fils décline franchement l'offre de poursuivre avec celui-ci une conversation sempiternelle dans un hypothétique au-delà, en somme content de ce qui a été échangé durant une vie où le non-dit, voire le secret, gardent leur légitimité; et ses visites à sa mère nonagénaire ne sont pas moins émouvantes, mais sans pathos.

Un bon livre est, entre autres, une cabane où se réfugier des pluies acides et des emmerdeurs furieusement décidés à sauver le monde. Dans ses observations de vieil ado hors d’âge, Jean- François Duval constate que la marche distingue l'adulte pensif de l'enfant (et du jogger ou du battant courant au bureau), de même que la station assise caractérise le penseur et son chien, tandis que le noble cheval dort debout dans la nuit rêveuse – tout ça très Vialatte aussi…

De fait, la fantaisie émane du plus ordinaire chez notre Genevois peu calviniste que sa tondeuse à gazon mécanique emporte au-dessus des pelouses tel un ange de Chagall. Alexandre Vialatte dirait que c'est ainsi qu'Allah est grand, alors que Jollien souligne le bon usage de tous nos défauts (inconséquence et paresse comprises) dans notre effort quotidien de bien faire, rappelant l'exclamation du poète Whitman: «Un matin de gloire à ma fenêtre me satisfait davantage que tous les livres de métaphysique!»


Résumons-nous, de Alexandre Vialatte. Préface de Pierre Jourde. Robert Laffont, collection Bouquins. 1326 p, 2017

Mes indépendances, de Kamel Daoud. Chroniques 2010-2016. Préface de Sid Ahmed Semiane. Actes Sud, 463 p, 2017

Bref aperçu des âges de la vie, de Jean François Duval. Préface d’Alexandre Jollien. Michalon, 238 p, 2017. Sans oublier son autre délectable recueil intitulé Et vous, faites-vous semblant d’exister?, paru aux Presses universitaires de France en 2010 avec une préface de Denis Grozdanovitch.



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