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CHRONIQUE / Religions

L'islam à l'uni: chance ou menace?

L a faculté de théologie de l'Université de Genève introduit un cours destiné à la formation des imams. Cela fait hurler Slobodan Despot sur son site «Antipresse» où il dénonce un pas de plus vers «l'islamisation de l'Europe». Débat.

Le blog de Despot, alimentée par plusieurs de ses amis, est d'une haute tenue intellectuelle. Mais sur quelques sujets, le fin romancier laisse déferler sans mesure ses aversions. Ainsi de l'islam dont le seul mot le met dans tous ses états. La décision d'ouvrir un enseignement pour les imams lui apparaît comme une suprême lâcheté propre à faire basculer la civilisation occidentale vers l'obscurantisme. L'absence de réactions chez les politiques et dans les médias est selon lui le signe de la démission. Il faut dire que Despot n'a guère d'estime pour cette faculté: «Quant à nos amis théologiens protestants, aussi surannés dans l’Europe du XXIe siècle que des professeurs de marxisme à la fin de l’URSS, on dirait qu’ils se cherchent de nouveaux dogmes. Ils ont commencé par se trouver de nouveaux maîtres.»

Qu'en penser? L'idée de départ est pertinente. La plupart des prêcheurs, dans les mosquées suisses comme ailleurs en Europe, sont aujourd'hui sous influence si ce n'est stipendiés soit par les Frères musulmans soit par l'Arabie saoudite qui répand partout le wahhabisme, la version la plus arriérée et choquante de l'islam. Que les autorités permettent d'étudier cette religion dans une perspective plus large et plus critique, plus proche aussi de la réalité historique, on devrait s'en féliciter. Si cela peut soustraire de l'influence saoudienne notamment les communautés albanophones, tant mieux. Ce qui paraît moins heureux, c'est de réserver les cours à de futurs imams. L'université n'est pas une école de formation professionnelle mais un lieu de culture. D'ailleurs tous les étudiants de cette faculté dite protestante ne deviennent pas pasteurs.

A Fribourg, l'université a mis sur pied un programme semblable, apparemment plus ouvert. Son «Centre Suisse Islam et Société» se veut un «centre de compétences» accessible à tous.

De quoi parle-t-on à Genève? D'une faculté de théologie. Non pas ou non plus d'une haute école protestante. Etudier sérieusement le christianisme et l'Ancien Testament, c'est se pencher aussi sur l'origine et l'évolution des trois religions monothéistes, donc aussi sur le judaïsme et l'islam. Les trois ont des ancrages communs. Elles croient en un même et unique Dieu, elles reconnaissent la même lignée de fondateurs et de prophètes, Adam, Noé, Abraham, Moïse, Job, David et Jésus. Mais à partir de ce socle commun, elles se divisent et s'affrontent depuis des siècles. Elle évoluent dans des directions différentes. Elles abordent la réalité d'aujourd'hui dans des approches souvent opposées. Avec, pour chacune d'elles, des divergences en leur sein et des dérives extrémistes.

Que des universitaires empoignent l'étude de cette diversité hors de tout esprit de chapelle, ce n'est pas un humanisme naïf, c'est viser à une connaissance plus juste du passé et du présent.

La faculté de théologie genevoise n'est pas mal placée pour une telle tâche. Il y a belle lurette qu'elle ne milite plus pour le protestantisme mais qu'elle l'étudie et promet ainsi ses valeurs. Une autre nouveauté a moins étonné alors qu'il y a peu d'années encore, elle aurait fait hurler dans la cité de Calvin. Depuis mars de cette année, cette même faculté intègre un cours de théologie catholique, comme il y en avait sur le judaïsme, l'orthodoxie et, déjà, sur l'islam. Son financement est privé.

Aux yeux de Slobodan Despot, quiconque se revendique de «l'esprit d'ouverture» n'est qu'un avachi sans convictions. Toute sa pensée tourne autour de l'identité, de la nation, de la tradition, toutes trois définies dans l'opposition à celles des autres. Il n'est pas le seul dans cette posture cultivée sous tant de cieux. Puisse ce talentueux bretteur poser un instant son épée, trouver une bribe de tolérance – cet autre gros mot! – à l'endroit de ceux qui essaient de voir le monde différemment. 

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