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CHRONIQUE / Tout va bien

#embrassetonsinge

U n rendez-vous hebdomadaire pour raconter comment le sérieux n'est pas toujours là où l'on croit.

Ça s’est passé comme ça. Je tombe sur une affiche dans la rue. Elle montre une femme (ou un enfant?) et un singe enlacés, cherchant la bouche l’un de l’autre. Je me dis que le groupe d’électro-rock Shaka Ponk qui annonce ainsi son concert fait fort dans la provoc.

L’instant d’après, la sociologue du dimanche qui sommeille en moi se met à gamberger. L’antispécisme, se dit-elle, a le vent en poupe; il affirme l’égalité entre humains et animaux. La suite logique, n’est-ce pas la réhabilitation de la zoophilie au nom de l’amour libre toutes espèces confondues? L’instant suivant encore, je me fais des reproches: tu cherches la petite bête, comment peux-tu avoir des pensées aussi tordues? Une chronique sur la question? Pouah! Et quoi encore?

Je fais quand même une petite recherche sur la toile. Et je suis prise d’un léger vertige en découvrant que mes élucubrations n’en sont pas: le débat sur la légitimation de la zoophilie est même bien entamé.

En 2001 déjà, dans un texte paru dans Nerve Magazine, Peter Singer, penseur pionnier de la libération animale, pose les bases philosophiques justifiant la sexualité interspécifique. Bien des pratiques autrefois étiquetées perverses, comme la sodomie, ne le sont plus, dit-il; si le tabou de l’amour entre espèces tient bon, c’est que les humains s’accrochent au désir – naturellement injustifié – de marquer leur différence. Mais tous les antispécistes ne sont pas d’accord avec Singer. Certains considèrent, à l’inverse, que la zoophilie, c’est typiquement spéciste: encore une manière d’exploiter l’animal-objet. D’où la grave question débattue sur les forums: peut-on parler de consentement d’un partenaire animal?

Bien sûr, répond le zoophile allemand Michael Kiok, fondateur de ZETA, la première fédération de militants zoophiles au monde: la bergère allemande qui partage sa vie sait très bien ce qu’elle veut ou pas, assure-t-il. Les animaux, ajoute sans surprise le bestial militant, sont parfois plus faciles à comprendre que les femmes. Bien qu’adepte des thèses de Peter Singer, Michael Kiok fait l’objet d’attaques saignantes des amis des bêtes: il est question de l’émasculer, de le gazer, de le piquer.

Pourquoi tant de haine? Parce que la question de la zoophilie touche à la cosmologie, commente l’anthropologue Sergio Dalla Bernardina: l’ordre du monde est bousculé et le chaos engendre la violence.

La perspective est donc celle d’une bataille entre #balancetonzoophile et #embrassetonsinge. En tant que femme, je trouve ça profondément humiliant. Mais j’ai des progrès à faire pour me rapprocher de mes sœurs guenons.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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