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CHRONIQUE / Tout va bien

Dommage existentiel

U n rendez-vous hebdomadaire pour raconter comment le sérieux n'est pas toujours là où l'on croit.

C’est l’histoire d’un homme qui a grandi sans père: l’amant éphémère qui a mis sa mère enceinte n’a jamais voulu le reconnaître. Et lui n’a jamais avalé ce refus. A 45 ans, Vincenzo Trani vient d’obtenir la reconnaissance, par le tribunal, d’un «dommage existentiel» qui appelle réparation: la «privation de figure paternelle». Le père biologique est condamné à lui verser 20'000 euros.

Des euros, oui, parce que l’histoire ne se passe pas aux Etats-Unis, ce pays excessif où l’on ne sort plus dans la rue sans avocat. Elle se passe en Italie, à Matera, autant dire à nos portes. L’avocat de Vincenzo Trani a fièrement expliqué à la presse nationale qu’il s’agit d’un jugement «historique» à double titre: d’abord, ce type d’action en justice était jusqu’ici réservé aux mères restées seules à la naissance de leur enfant. C’est la première fois que l’enfant lui-même, devenu adulte, s’en prend à son père biologique. Ensuite, le plaignant n’a rien eu à prouver: a-t-il souffert psychologiquement de l’absence du père? Le manque de soutien matériel l’a-t-il, par exemple, empêché de faire des études? Le juge n’a pas posé ce type de questions: le dommage est prouvé par les faits eux-mêmes, à savoir qu’il y a eu refus de reconnaitre l’enfant.

La judiciarisation des rapports humains avance à grand pas. Bien souvent, elle consiste à prendre à la lettre cette vieille expression, que l’enfant blessé, l’adulte humilié, la femme trompée murmurent entre leurs dents, dans l’amertume de leur impuissance: «Tu vas me le payer». Combien? Le tribunal de Matera vient de mettre un prix sur la plus ancestrale, la plus profonde des blessures qu’une âme humaine puisse subir: l’amour refusé d’un parent à son enfant. Alors, combien? 20'000 euros. Mince alors, c’est tout ce que ça vaut? Vincenzo Trani se sent-il vraiment mieux? Ou pleure-t-il d’impuissance, encore, devant le dérisoire d’une impossible facture?

Qu’importe, on sent bien que son exemple ouvre d’amples perspectives d’avenir. Après la judiciarisation des rapports entre médecin et patient, employeur et employé, prof et élève, celle entre enfants et parents offre un terrain de jeu assez vertigineux. Elle a déjà commencé, avec l’augmentation des assignations de parents en justice pour obligation d’entretien. Mais avec le dommage existentiel rétrospectif, on entre dans une dimension augmentée de la plainte. Qui n’est pas convaincu d’avoir été victime d’injustice étant enfant? Et quand j’y pense, je me demande si mes parents ne se sont pas rendus coupables de harcèlement moral à mon égard. Mais les psys sont débordés et les assurances rognent sur les thérapies…

Parents, expliquez à vos enfants que les études de droit, c’est l’avenir. Pas comme sciences po ou journalisme. Et puis non, ne leur dites rien. S’ils deviennent des avocats malheureux, ils risquent de vous accuser de… attendez, laissez-moi réfléchir: de détournement d’aspirations de mineur?  

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Florence Perret, Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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