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La chronique d’Isabelle Falconnier

God save the Queen et Jean-Luc Godard

L a plume qui caresse ou qui pique sans tabou, c’est celle d’Isabelle Falconnier, qui s’intéresse à tout ce qui vous intéresse. La vie, l’amour, la mort, les people, le menu de ce soir.

Pendant que les politiques font de la logistique, les Dieux descendent de leur Olympe. Dimanche, c’est Elisabeth II d’Angleterre, 93 ans, qui s’est adressée à la télévision aux Britanniques et aux citoyens du Commonwealth depuis son château de Windsor. Mardi, c’est Jean-Luc Godard, 89 ans, qui parlait au monde depuis sa ville de Rolle, via le téléphone portable de l’ECAL et Instagram.

Deux événements qui semblent distants mais qui ont tout en commun, à tel point que je soupçonne une connivence à très haut niveau. Leur rareté, d’abord: le cinéaste vaudois – qui se préfère français – ne fait jamais d’apparition publique ou pose des lapins à répétitions, que ce soit à Cannes ou à la Chaux-de-Fonds. The Queen, en 68 ans de règne, n’avait livré que quatre interventions télévisées de cet acabit. Leur concomitance: à deux jours l’un de l’autre, c’est moins qu’il n’en a fallu au Christ pour ressusciter. Leur retentissement, ensuite: ces deux apparitions ont été suivies dans le monde entier, faisant les gros titres des médias malgré le babil incessant des people et autres semi-célébrités confinées de St-Germain-des-Prés à Hollywood.

C’est que Sa Majesté et JLG sont beaucoup plus que des people: ce sont des mythes, des légendes vivantes, des icônes à qui tout un peuple hétéroclite - bien au-delà des simples sujets de sa Majesté ou des cinéphiles - voue un véritable culte.

Elisabeth II comme Godard ont ainsi été écoutés religieusement – c’est-à-dire que ce qu’ils disaient n’avait dans le fond aucune importance, et qu’une messe en latin aurait eu le même effet. D’ailleurs, ni l’un ni l’autre n’a réellement marqué par le fonds de son discours. Emouvants certes, empathiques et rassembleurs, les mots de la Reine appartiennent au vocabulaire officiel convenu: «autodiscipline», «camaraderie», «victoire». Quant à l’aimable babil décousu de Godard, préférant téter son cigare plutôt que de terminer ses phrases ou rendre son élocution intelligible, il a surtout donné l’envie de se précipiter sur les dernières interviews de Michel Serres.

Mais les véritables preuves qu’ils sont de mèche se nichent dans les détails: il a suffi que l’un et l’autre cite qui une chanteuse, qui un philosophe, pour que l’on se précipite sur la chanson «We'll meet again» de Vera Lynn, à laquelle Elisabeth II a fait allusion, et l’ouvrage Recherches sur la nature et les fonctions du langage de Brice Parain, cité par Godard comme l’ayant poussé à arrêter de parler durant un an à l’adolescence. Or, l’ouvrage de Parain est paru en 1943 chez Gallimard. Et la comédie musicale We'll Meet Again, dans laquelle Vera Lynn avait le premier rôle, a été lancée en… 1943!

Cerise sur le gâteau: si la Reine portait une robe – et sa broche – verte, le pull en V qui tenait chaud à Jean-Luc Godard était d’un égal, et surprenant, vert. Vous pensez couleur de l’espoir et de la chance? Que nenni: c’est clair, tout comme les Martiens, ces petits hommes verts qui intriguent les terriens depuis la nuit des temps, Godard et la Reine d’Angleterre ont tenu à nous rappeler l’insigne honneur qu’ils nous ont fait cette semaine en descendant se mêler à nous. Joyeuses Pâques!

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

1 Commentaire

@Lagom 10.04.2020 | 11h07

«La rareté des interventions affûte & aiguise le Charisme. 1940 - 2020, à 80 ans de distance, la même personne du même endroit s'adresse à son peuple, c'est magnifique! Personnalité exceptionnelle. Godard, presque oublié, est redevenu d'une importance relative grâce à vos lignes. Comparaison n'est pas raison. Très bon article, votre plume ne déçoit jamais.»


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