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La chronique de JLK

Dans la foulée de Jean Prod’hom, «Novembre» s’ouvre à la rêverie

D éambulant à sa propre rencontre par vaux et collines, le cueilleur de tessons remonte, de ruisseaux en rivières, le fleuve des rêveurs itinérants. Pour nous rejoindre au pays des lacs et des âmes où nous attendent les enfants d’Anker et Walser le vagabond, après moult rencontres et observations. Leçon de choses au fil des mots…

Je ne sais plus quel lettré diplômé écrivait, j’ai oublié où, que la littérature romande sortait de la 5e Rêverie de Rousseau, lequel disait lui-même – je cite de mémoire –, qu’un homme qui ne marche pas ne saurait bien penser; et c’est en marcheur pensif, précisément, rappelant un peu les songeries d’un autre philosophe dans les bois, l’Américain Henry Thoreau, que Jean Prod’hom, un certain huit novembre, un sac léger sur le dos, s’engage dans un long périple à pied dont il tiendra le soir, sur sa tablette, le compte des «minutes heureuses» et autres moments de doute ou de blues, voire parfois d’énervement au vu des menées humaines.

Celles et ceux qui ont déjà grappillé les fines notations poétiques émaillant les deux premiers recueils de Jean Prod’hom, à savoir Tessons (en 2014) et Marges (2015), retrouveront, en plus ample et dans la continuité d’un journal de voyage rappelant aussi, en mineur, les pérégrination du vieux poète Japonais Bashô (dont Richard Dindo, soit dit en passant, a tiré son admirable dernier film à découvrir ces jours sur nos écrans), ou encore les balades à travers lieux et temps de l’Autrichien W.G. Sebald, d’ailleurs cité par l’auteur; et tant qu’à multiplier les échos littéraires – sans faire assaut excessif de cuistrerie –, que justifie aussi bien une démarche relevant quasiment du genre littéraire, et notamment en Suisse romande, l’on ne peut que rappeler le Petit traité de la marche en plaine de Gustave Roud, etc.

Quand l’instituteur est un poète…

J’espère ne pas vexer Jean Prod’hom en voyant d’abord en lui la crème des instituteurs, du genre que nous nous rappelons des décennies après notre dernière course d’école. Je ne sais quel genre d’enseignant il fut en réalité durant ses trente ans d’enseignement, mais le type que je suis virtuellement, de page en page, le long de son chemin pédestre, de jachères à chardonnerets – il m’apprend en passant qu’on appelle «cabarets à oiseaux» certains arbrisseaux – en carrières ou en canaux, le long du Nozon ou de la Venoge puis à travers les paysages provençaux du Mormont sur les falaises duquel nous grimpions en nos jeunes années – ce type qui pourrait être un fastidieux pédant m’apparaît comme le roi des «régents» de nos premiers apprentissages, dans la pure tradition des bons maîtres d’école de notre meilleure littérature (de Gottfried Keller à Ramuz) ou du cinéma suisse en noir et blanc ou en couleur, tels les instituteurs de Quand nous étions petits enfants d’Henry Brandt ou du Tableau noir d’Yves Yersin.

La figure de l’instituteur, et cela dès Pestalozzi, n’est plus très à la mode depuis que l’enseignant se confronte à des «apprenants», sans parler des profs d’université qui ont (plus ou moins) lyophilisé les lettres romandes en prenant le relais des pasteurs moralisants. Or ce qu’il y a de bien avec Jean Prod’hom, c’est qu’il ranime une flamme dans nos yeux de mômes éternels et garantit une nouvelle façon de transmission, que ce soit avec son blog ,ou en consignant ici ses notes de passant profond.

Comme il en va dans les récits de Sebald, il y a dans Novembre plusieurs «voyages dans le voyage», si l’on peut dire, et par exemple, un soir à l’hôtel de la gare de Pompaples, au lieu-dit le Milieu du Monde où Alain Tanner filma quelques plans de son film éponyme, Jean Prod’hom évoque, après la «fête des solitudes du vendredi soir», au café, l’émission de télé qu’il regarde après avoir regagné sa chambre et là, à propos du grand ethnologue Alfred Métraux, reprend la citation de Michel Leiris, autre voyageur inspiré s’il en fut, selon lequel son compagnon de route avait été «un poète capable de faire vivre ce dont il fut témoin à celui qui le lisait (…) non point tellement quelqu’un qui écrit des poèmes, mais quelqu’un qui voudrait parvenir à une absolue saisie de ce en quoi il vit et à rompre son isolement par la communication de cette saisie». Or il y a de cela, aussi, dans la démarche de l’orpailleur Jean Prod’hom, qui relève bel et bien d’une forme de poésie.          

Une stèle à l’ami défunt et l’immensité des choses

Le départ du récit de Novembre est hautement symbolique en matière de filiation, puisque c’est à l’incitation de son vieil ami S., rencontré dans l’EMS de Chantemerle et dont les jours étaient comptés, qui l’a alors prié de le laisser s’en aller en paix en le renvoyant pour ainsi dire à lui-même, que Jean Prodhom s’est mis en route, et c’est plusieurs jours après avoir pensé à lui sur les rives de l’île Saint-Pierre chère à Rousseau qu’il apprendra sa disparition, le laissant alors dans un double sentiment d’abandon et de libération.

Il y a donc du voyage intérieur, sinon initiatique, dans le cheminement de Novembre qu’il faut laisser au lecteur le soin attentif d’en découvrir les péripéties, à tout coup surprenantes, et le détail restitué avec ferveur lyrique et probité documentaire.

«Laissez venir l’immensité des choses», disait Ramuz – et la géopoétique de Jean Prod’hom rend bien les grandes largeurs de la nature sans donner jamais dans l’emphase –, à quoi son ami Charles-Albert Cingria répondait avec un clin d’œil: «Ça a beau être immense, comme on dit: on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue»… 



JeanProd’hom. Novembre. éditions d’autre part, 315p.

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