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AILLEURS / Dissidents

Une performance cubaine contre la peur

A Cuba, la 13e Biennale de La Havane devait avoir lieu en 2018 (du 5 octobre au 5 novembre) mais elle a été annulée. Enfin, postposée à 2019. Le Ministère de la Culture, le Conseil National des Arts Plastiques et le Centre Wifredo Lam invoquent les dégâts causés par l’ouragan Irma pour déplacer cet événement.

En réponse à cette annulation, l’artiste Luis Manuel Otero Alcántara et la curatrice Yanelys Nuñez Lleyva ont lancé le 19 novembre dernier le projet artistique indépendant #00Bienal de la Habana, parce que l’art est essentiel dans ces moments difficiles pour le pays où le désespoir n’est jamais très loin. Cette biennale indépendante et démocratique veut favoriser la collaboration entre différents artistes de tout âge, nationaux et internationaux, dans un espace d’échange et de dialogue, précise El Estornudo. Son slogan De lo oficial a lo inescrupuloso (littéralement: De l’officiel au sans scrupule) est directement lié à la naissance du projet: contourner les canaux officiels de création si ceux-ci sont inhibiteurs.

Décision est prise: la #00Bienal de La Habana aura lieu du 5 au 15 mai 2018. C’est une victoire parce que rien n’était moins sûr jusque là. La manifestation indépendante fait en effet polémique et ses organisateurs ont été confrontés à plusieurs obstacles, qui renforcent leur conviction que l’événement doit avoir lieu. A vrai dire, il a déjà commencé.

Menés de Charybde en Scylla

Ce n’est pas la première fois que les projets artistiques de Luis Manuel Otero Alcántara dérangent les autorités. Il avait déjà été interpellé par la police pour son projet «Le Musée de la Dissidence» dans lequel sont réunies des figures cubaines dissidentes, qui se sont un jour rebellées contre les doctrines politiques du pays. Ensuite, en septembre dernier, la police a accusé l’artiste d’être en possession d’armes à feu, accusations formulées sur base des photos trouvées sur les réseaux sociaux. En réalité, il ne s’agissait que d’armes artificielles, de sculptures artistiques réalisées pour une performance. Ces interpellations l’ont-elles rendu plus docile? Non.

Le 6 novembre dernier, Luis Manuel Otero Alcántara et Yanelys Nuñez Lleyva ont été arrêté parce que, selon les autorités, ils se seraient procuré illégalement... des sacs de ciment et de sable. L’artiste n’est pas dupe, il sait bien que ce n’est qu’un prétexte. La véritable raison de son arrestation est sa posture artistique: il est un artiste politique et, dit-il, «le système cubain n’apprécie pas qu’on lui dise la vérité en face et qu’on propose des projets de développement pour le peuple». C’est donc son côté dissident, son désaccord avec le gouvernement qui lui vaut d’être taxé de contre-révolutionnaire et d’être incarcéré à la prison del Vivac, le 7 novembre 2017.

Suspendus dans le silence

Si les conditions de détention à la prison del Vivac ne sont pas exécrables, l’ambiance qui y règne est pesante. En effet, les détenus oscillent entre l’espoir de retrouver les rues de Cuba et la peur de finir dans une des horribles prisons du pays. Ce flottement, cet entre-deux est d’autant plus prégnant que les autorités gardent le silence absolu sur les poursuites qui pèsent sur les incarcérés. C’est donc dans l’ignorance la plus totale que tous attendent de connaitre leur sort.

Ce silence pèse aussi sur les familles et les proches qui sont à l’extérieur. La tante de Luis Manuel s’est présentée aux autorités avec les documents requis pour faire sortir son neveu de prison. Elle a d’abord été accueillie comme si elle avait commis un délit avant qu’on ne lui dise que la décision du procureur, quant au maintien ou non de la poursuite judiciaire, était pour le moment secrète. Le temps se fait long, quand on ne sait pas à quoi s’attendre. Finalement, l’artiste a retrouvé sa liberté le 9 novembre 2017, contre 1000 pesos cubains (38.50 francs).

Loin d’abandonner son projet suite à ces trois jours de détention, Luis Manuel voit son incarcération comme une performance inaugurant La #00Bienal de La Habana. Selon lui, «tout ce qui se passe en lien avec cet événement parle d’une réalité et le cas présent dénonce la structure répressive du système et l’intolérance face aux [événements] non officiels. Si une certaine marche de manœuvre existe [à Cuba], c’est toujours dans un cadre contrôlé».

L’art et la peur

La peur s’immisce partout à Cuba et Luis Manuel le sait: certains de ses amis craignent de perdre leur travail s’ils participent à des projets controversés, d’autres ont peur de croupir en prison s’ils remettent en question le système. Elle inhibe parfois l’action et c’est ça que l’artiste déplore le plus. Pour éviter d’alimenter cette panique et paranoïa ambiante, il ne veut pas dénoncer les injustices auxquelles il a fait face jusqu’ici. Ou du moins, sa dénonciation est artistique: interroger sans relâche le système établi et proposer des perspectives viables pour tous, grâce à ses performances.

Aujourd’hui, Luis Manuel Otero Alcántara est content de la tournure que prend son projet #00Bienal. Parce que l’événement aura lieu et parce que, même en prison, il s’est senti soutenu par certains autres détenus, lassés, comme lui, du gouvernement en place et tentés de rejoindre des projets comme le sien.

Ce rassemblement est une réussite car une des forces des autorités cubaines est de parvenir à entraver la circulation d’informations pour isoler les individus et leur donner l’impression qu’ils luttent seuls. A contre-courant de cette désinformation gouvernementale, Yanelys Nuñez Lleyva rappelle que la #00Bienal de La Habana est la preuve que «les artistes, les promoteurs, les producteurs, les curateurs [nationaux et internationaux] peuvent s’unir autour d’un projet commun» et «qu’ils peuvent dialoguer avec le peuple, l’animer, le faire réfléchir» afin, peut-être, de faire reculer la peur à Cuba.


L'article en espagnol d'El Estornudo: «Una pelea cubana contra el miedo»


Bienal #00 en vidéo



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