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AILLEURS / Bientôt présidente?

Oprah Winfrey: grande penseuse du capitalisme néolibéral

S uper! sur les réseaux sociaux, vous avez certainement tous vu passer le «touchant discours» de Oprah Winfrey aux Golden Globes sur le harcèlement sexuel. «Dire la vérité est l‘outil le plus puissant que nous avons tous (toutes)!» Merci pour ce conseil Oprah, c’est novateur. Sur Twitter, on lui demande même de se lancer dans la conquête de la Maison Blanche.

Cela dit, posons-nous les bonnes questions: pourquoi Oprah Winfrey est-elle si aimée des Américains (et pas seulement). A cet égard, The Guardian donne quelques pistes tout à fait savoureuses dans son article: Oprah Winfrey: one of the world's best neoliberal capitalist thinkers (Oprah Winfrey: l’une des plus grandes penseuses du capitalisme néolibéral), tiré du livre New Prophets of Capital de Nicole Aschoff.

Premièrement, Oprah est un symbole de «success story» à l’américaine. Alors que partout dans notre monde occidental les nouveaux emplois demandent de plus en plus de souplesse, de flexibilité, de capacité d’innovation et d’investissement personnel, que le stress est omniprésent et le burn-out aussi courant qu’un bon vieux rhume en hiver, Oprah raconte simplement les histoires de sa vie. Elle nous aide à faire face aux difficultés et améliorer notre existence.

«Il faut apprendre à s’aimer»

Dans les premières années de son émission, les invités et les téléspectateurs étaient encouragés à surmonter leurs problèmes par le renforcement de l’estime de soi. «Il faut apprendre à s’aimer». Par la suite, ce sont les thèmes de spiritualité et de responsabilité individuelle qui se sont imposés. Un flot de gourous prônaient année après année un même discours:

«Tu as le choix dans la vie. Les conditions extérieures ne déterminent pas notre existence. Ce qui est important c’est ce que tu fais. Tout est à l’intérieur de toi, dans ta tête. Pense positivement et des événements lumineux arriveront.»

Lorsque de mauvaises choses nous arrivent, c’est parce que nous les attirons vers nous avec nos pensées et nos comportements malsains.

«Ne te plains pas de ce que tu n’as pas. Utilise ce que tu as.»

Ensuite, The Oprah Magazine identifie implicitement, et parfois explicitement une série de problèmes présents dans notre société capitaliste et néolibérale et suggère des moyens de s’adapter: «Votre travail de bureau de 60 heures par semaines vous fait mal au dos, vous épuise, vous stresse et vous démoli sur le plan émotionnel? Nous avons la solution! Devenez un « penseur hors du commun », parce que les gens créatifs sont en meilleure santé; apportez des photos, des affiches et des figurines kitsch pour décorer votre espace de travail, vous vous sentirez moins abattu émotionnellement et réduirez l’épuisement professionnel!

Légitimation d’un monde inégalitaire

Janice Peck dans son travail de professeur de journalisme et d’études de communication a suivi la carrière d’Oprah pendant des années. Elle soutient que l’émission d’Oprah renforce la pensée néolibérale: « Le message général d’Oprah présente un ensemble de pratiques idéologiques qui aident à légitimer un monde d’inégalités croissantes et le rétrécissement de l’espace de liberté en promouvant et en incarnant la compatibilité entre ces pratiques et le monde.»

Pour finir, Oprah ne nie pas l’omniprésence de l’anxiété et l’aliénation dans notre société (qui oserait!). Mais au lieu d’examiner les fondements économiques ou politiques de ces sentiments, elle nous conseille de tourner notre regard vers l’intérieur de notre être et de nous « reconfigurer » pour devenir plus « adaptables » aux caprices et aux tensions de ce monde néolibéral.

Le bonheur pour tous!

Pour reprendre des termes bien bourdieusiens: l’incarnation actuelle du récit du rêve américain tient au fait que si vous acquérez suffisamment de capital culturel (compétences et éducation) et de capital social (connexions, accès aux réseaux d’influences), vous serez en mesure de tout traduire en capital économique (argent) et en conséquence en bonheur (alléluia!). Le capital culturel et le capital social étant à portée de main (merci internet), il ne manque plus qu’un peu de bon vouloir et de persévérance pour atteindre richesse et béatitude.

En d’autres termes: si vous bossez beaucoup, vous deviendrez riche. Dans le récit d’Oprah, on nous dit de faire des études (capital culturel). Et si vous êtes trop pauvre? Suivez des cours en ligne (d’ailleurs, si vous n’avez pas compris les termes bourdieusiens précités, suivez ce cours). Vous n’avez pas d’amis ni de famille riche et influente? Rejoignez LinkedIn (et si vous n’êtes pas encore fan de Bon pour la tête sur les réseaux sociaux, voici les liens: Facebook, Twitter, Instagram).

C’est très simple. Cela fait de nous de parfaits sujets néolibéraux, dépolitisés et complaisants. Plus besoin de remettre en cause la structure, on s’y est adapté. Le message donc? N’importe qui peut devenir n’importe quoi. Ça tombe bien: je voulais justement devenir n’importe quoi.


Allez, on se la met une dernière fois?



L’article en anglais de The Guardian: «Oprah Winfrey: one of the world's best neoliberal capitalist thinkers»

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