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LU AILLEURS / SANTÉ

La propre histoire du savon

S a recette remonte à la nuit des temps. Pline le Jeune (61-115 av. JC) avait observé, déjà, les peuplades celtes s’enduire les cheveux d’une mixture «préparée à partir de suif et de cendres»... mais le Romain n’en avait pas immédiatement saisi l’utilité. Il faut dire que le savon, car c’est de cela qu’il s’agit, combine, dans sa composition, deux éléments peu ragoûtants, la cendre et la graisse animale, et s’auréole d’un véritable miracle chimique.

A l’heure où, plus que jamais, liquide ou solide, le savon doit faire partie de notre environnement immédiat, la journaliste Catherine Nixey, dans le supplément 1843 de The Economist, s’est penchée sur son histoire. 

Et d’abord, comment ça marche? Est-ce que le savon, plutôt doux, rassurant et parfumé, est équivalent en hygiène, en efficacité, au très agressif et prophylactique gel hydroalcoolique? Intuitivement, on pourrait penser que non. Les produits désinfectants (alcool à 70 et 90 degrés, eau de Javel, teinture d’iode, Bétadine...) ont davantage l’allure d’armes de guerre que de galets réconfortants. 

Andrea Sella, professeur de chimie à l’University College de Londres, explique qu’il en va tout autrement. Le savon nettoie, lave, désinfecte, c’est chimiquement irréfutable. 

Dans une réaction chimique complexe mais parfaitement connue et reproduite, les alcalis, «qui ressemblent un peu à des spermatozoïdes» pourvus d’une «tête et d’une sorte de longue queue» jouent le premier rôle. Les «têtes» sont attirées par l’eau, les «queues» par les corps gras, et lorsque ces deux éléments entrent en contact avec un amas de crasse, ils l’entourent, le dissolvent, et en permettent l’évacuation par l’eau. 

Les molécules de savon ne font pas que de laver en surface. Car, plus prodigieux encore, les alcalis dissolvent également la membrane des micro-organismes, les microbes, les bactéries, les germes et... les virus. 

Ne vous laissez donc plus embobiner par la réclame: un savon est par définition anti-bactérien, qu’il soit vendu 2 ou 200 francs. 

Une affaire de femmes

L'actrice Anne Baxter vante, auprès des Italiennes, les mérites du savon Lux. © DR

L’histoire du savon tel que nous le connaissons et le consommons aujourd’hui — il est devenu un vrai produit de consommation, avec tout son arsenal marketing: formes, couleur, parfums, vertus, prix exorbitants, marqueurs sociaux, comme le flacon de savon liquide Aesop ... — remonte à l’époque victorienne. Son succès commercial est né de la rencontre entre la publicité et les préceptes hygiénistes du XIXème siècle, encourageant les efforts d’hygiène personnelle.

Mais il a longtemps été associé et quasiment réservé aux femmes, aux bébés et aux jeunes enfants (on pense au celèbre bébé «Cadum»). Les publicitaires ont d’abord fait du savon un produit glamour. La marque Pears la première lui a adjoint l’image de Lillie Langtry, actrice et beauté célebrissime de la fin du XIXème siècle. Et lui ont inventé des vertus prodigieuses: embellir, rajeunir, séduire... mais aussi purifier, avec toutes les connotations racistes que l'inconscient collectif pouvait supporter et cautionner. 

J'ai le plaisir d'affirmer que j'utilise le savon Pear's depuis quelque temps, et que je le préfère à tout autre, confesse Lilly Langtry depuis sa baignoire. © DR

Même la marque américaine Dove, qui se veut «inclusive» dans ses campagnes de publicités, misant sur le «body positivisme», met en avant des mannequins de toutes sortes de beautés, mais... pas d’hommes, relève Catherine Nixey. 

Les hommes ne se lavent donc ni les mains, ni le reste, pour n’être pas une cible de la publicité pour le savon?! Une étude le suggère: en 2005, aux Etats-Unis, on avait relevé que 75% des hommes se lavaient les mains en sortant des toilettes, contre 90% des femmes.

Lux encore, pour cultiver son teint de pêche, dans les années 1930. © DR

De la vaisselle au Nobel

Le savon doit en fait beaucoup à une femme en particulier. Agnes Pockels (1862-1935) vivait en Basse-Saxe avec ses parents âgés et souffrants, et passait ses journées à récurer vaisselle, cuisine et sols. En testant différentes techniques de nettoyage des corps gras, huiles, sauces, tâches, elle a découvert les propriétés chimiques des liquides et posé les jalons de ce que l’on appelle aujourd’hui la science des surfaces. 

Ses observations, communiquées au physicien John William Strutt Rayleigh, vaudront publication (co-signée de la ménagère et du scientifique) dans la prestigieuse revue Nature en 1891. Le prix Nobel de chimie 1932, attribué à l’Américain Irving Langmuir, est la conséquence directe des intuitions d’Agnes Pockels. 

Officieusement seulement, elle obtint la reconnaissance du caractère pionnier de ses observations, et publia plusieurs autres articles sur la science des surfaces.

Aujourd’hui, le marché des produits nettoyants s’élève à près de 40 milliards de dollars dans le monde. La pandémie y contribue incontestablement: en Grande-Bretagne, les ventes de savon ont augmenté cette année de 255% par rapport à l’année précédente. 

Le premier ministre Boris Johnson a d’ailleurs édicté une prescription simple: se laver les mains à l’eau chaude et au savon et frotter le temps de chanter deux fois «Happy Birthday». A tue-tête ou à contrecœur, pourvu que ça mousse. 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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