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Lu ailleurs / Economie: prédictions et pronostics pour 2023


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Il est toujours périlleux de s’adonner en janvier aux prévisions pour l’année à venir. Collaborateur au «Financial Times», investisseur et président de Rockfeller International, Ruchir Sharma s’est tout de même prêté à l’exercice dans la dernière édition «Week-End» du quotidien économique. Perspectives.



«Bien des gens continuent d’agir comme ils l’ont toujours fait, espérant que d’une manière ou d’une autre, ils n’auront pas à se confronter au changement», commente Ruchir Sharma en introduction. Le changement, pourtant, est devant nous. Et la majorité des personnes qu’il croise, en particulier les «décideurs», lui semblent «frozen»: pétrifiés. Il est palpable que l’inflation est de retour dans nos économies, que les taux d’intérêts remontent en flèche, que ces mouvements redéfiniront le paysage économique pour les décennies à venir. Mais le mirage de l’argent magique ne s’est pas dissipé: investisseurs et gouvernements comptent toujours, parfois même sans se l’avouer, sur le secours miraculeux des banques centrales en cas de pépin. En 2023, il va falloir faire des choix.

L’hégémonie américaine en question

Le dollar américain est la monnaie dominante depuis 102 ans, soit 8 ans de plus que la moyenne de ses prédécesseurs, dont la livre sterling. N’ayant pas de rival sérieux, il est présomptif de prévoir sa chute. Cependant, l’auteur note que le billet vert est actuellement surévalué d’environ 25%, un signal avant-coureur d’un possible début de déclin. Dans le contexte actuel et à venir, on peut s’avancer à prédire une baisse du pouvoir d’achat des Américains, au profit du reste du monde.

Le reste du monde, justement. Puisque les Etats-Unis dominent depuis des décennies, pourquoi s’aventurer à investir ailleurs? Cette question pourrait amener une réponse plus nuancée à l’avenir. La poursuite infinie d’un modèle vieux maintenant d’un siècle n’est peut-être pas souhaitable, avance l’auteur. Quelques chiffres: les Etats-Unis, 4% de la population mondiale, représentent aujourd’hui moins de la moitié du bénéfice des entreprises, un quart de la production économique mondiale et un cinquième des entreprises cotées en bourse. Un rééquilibrage est-il en vue?

Les Big Techs s’essoufflent, Netflix perd de sa superbe

Il est encore prématuré, pour nos imaginations pétrifiées, de concevoir un monde où les plus grandes et puissantes entreprises du monde ne seraient plus Google, Meta, Amazon, Microsoft, Apple ou même le Chinois Alibaba. Il faut pourtant se livrer à cet effort d’imagination. L’énumération le suggère, la majorité de ces Big Techs sont américaines. Ce modèle montre des signes d’épuisement, indique l’auteur. En 2020, 7 de ces entreprises occupaient le top 10 des plus grandes firmes mondiales, trois l’ont quitté depuis: Meta, qui a également dégringolé hors du top 20, ainsi que Tencent et Alibaba. Celles qui se maintiennent déclinent. Pourquoi ne pas songer qu’à l’avenir, les avancées et les inventions technologiques pourraient servir la santé ou l’industrie, plutôt que la (sur)consommation individuelle?

Ruchir Sharma considère que certaines entreprises sont aussi «victimes» de «l’argent facile», ou d’un afflux d’argent trop important, trop rapide: les plateformes de streaming, Netflix en tête. Ces dernières années, la production de programmes destinés à ces plateformes a augmenté considérablement... au détriment de la qualité. «On passe plus de temps à choisir qu’à regarder», entend-on souvent chez les adeptes de Netflix, qui déplorent aussi la multiplication de navets «maison». Davantage de contraintes budgétaires entraineront-elles mécaniquement une plus grande attention à la qualité des productions? Netflix façonne nos imaginaires, il est donc légitime d’y prêter attention.

Le Japon, la Chine, le Vietnam et l’Inde, trajectoires croisées

L’image de superpuissance du Japon, portée dans les années 1990, a fait place plus récemment à celle d’un pays vieillissant et criblé de dettes. Il est également temps que cela change: Sharma prophétise le grand retour du Japon. Non comme une superpuissance, mais comme une économie qui se porte «bien» ou plus exactement moins mal que les autres. Quelques paramètres: le coût du travail, nous dit l’auteur, est aujourd’hui, ajusté à la productivité, plus bas au Japon qu’en Chine. Les marges bénéficiaires connaissent une hausse régulière. La dette privée du pays est désormais en moyenne plus basse au Japon que dans les autres pays occidentaux: les ménages comme les entreprises voient leur endettement diminuer progressivement depuis dix ans. La démographie japonaise, enfin, ne sera bientôt plus la mauvaise élève des économies développées: la croissance de la population active, négative dans l’archipel depuis 30 ans, l’est aussi, ou le sera sous peu, dans le reste des pays occidentaux.

En Chine, au contraire, la conjonction de la hausse du coût du travail et la réorientation de Pékin vers plus de contrôle étatique sur l’économie fait désormais dire aux entreprises cherchant à délocaliser, «tout sauf la Chine». Les Américains relocalisent ou s’installent au Mexique voisin; mais globalement, les grands gagnants de cette tendance sont le Vietnam, Taiwan, la Corée du Sud et l’Inde. Au Vietnam, par exemple, le salaire moyen d’un ouvrier d’usine est de 300 dollars, la moitié de l’équivalent chinois. Il faudra donc compter avec dans les années à venir, comme l’expliquait récemment Guy Mettan dans nos colonnes.

Temps mort politique: le temps des heureuses surprises?

Pour la première fois depuis le début de ce siècle, aucune élection nationale ne se tient dans les pays du G7; idem pour le G20 à l’exception (notable) de la Turquie. Pas d’élections, souligne Sharma, c’est un peu de répit dans les divisions que sème ordinairement un scrutin avec de tels enjeux, c’est davantage de prévisibilité et de régularité sur les marchés. C’est enfin l’occasion de mettre la lumière sur les économies et pays émergents. 

En Turquie, donc, le président Erdogan fait face à une forte opposition, lui qui, parmi «les chefs d’Etat les moins économiquement orthodoxes» représente un «danger» pour son pays. 

Au Nigéria, pays le plus peuplé et première puissance économique du continent africain, l’élection présidentielle se tient le 25 février prochain. Le pays pourrait élire un réformateur à sa tête: le candidat Peter Obi a promis de faire place nette dans la «kleptocratie» actuelle qui gangrène l’Etat, grand producteur de pétrole et de gaz.

Ce (relatif) temps mort politique sera-t-il l’occasion de divines surprises? Depuis la crise de 2008, l’expression «cygne noir», popularisée par l’auteur Nassim Nicholas Taleb, désigne un événement inattendu qui entraîne une série de conséquences négatives. Bien des exemples nous viennent spontanément en tête. Son pendant positif, c’est l’«oiseau bleu». Quels oiseaux bleus pouvons-nous nous souhaiter? Une paix rapide en Ukraine, bien évidemment, une trêve dans la «guerre froide» Etats-Unis-Chine... Tout autre événement que, par définition, on ne saurait prévoir, qui constituerait un «choc positif» pour les économies, certes, mais surtout un soulagement et un nouvel élan pour nous tous.


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