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AILLEURS / Sociologie

Ce sont les bébés qui reçoivent des noms de chiens, pas l’inverse

L e sociologue français Baptiste Coulmont prend nos intuitions onomastiques à rebrousse-poil: les chiens reçoivent des noms «en voie de valorisation humaine», affirme-t-il. Didier, c’est plutôt pour les Labradors.

Tina, Max, Oscar, Nina, Lola, Enzo: les hommes donnent souvent aux chiens des noms d’enfants, c’est bien connu. Mais lesquels? 

De vieux prénoms un peu ringards, que l’on recycle sur le mode de l’humour? C’est ce qu’on a cru jusqu’ici. En fait, c’est tout le contraire, affirme le sociologue français Baptiste Coulmont: ce sont les bébés qui reçoivent des «vieux prénoms de chiens». Plus précisément: les chiens reçoivent les prénoms «en cours de valorisation humaine», qui arriveront au sommet des préférences chez les nouveau-nés humains vingt ans plus tard. Les quadrupèdes sont, en quelque sorte, des prescripteurs de tendances.

30% des chiens portent des noms d’humains

C’est le mensuel Sciences humaines qui signale, dans son dernier numéro, l’article de Baptiste Coulmont paru dans la revue «Annales de démographie historique». Le sociologue y compare le fichier de l’état civil français avec celui de d’identification des chiens, qui enregistre 400 000 naissances par an, soit environ la moitié des naissances humaines. Il constate que 30% des chiens portent des noms d’humains. Baptiser son Chihuahua Maya ou Lola, c’est une des tendances lourdes de ces dernières années.

Mais – première surprise – Baptiste Coulmont note aussi que la proportion était de 50% en 1970: la tendance à l'humanisation est à la baisse. Une constatation «à priori contre-intuitive», admet le chercheur, puisque les compagnons à quatre pattes sont de plus en plus intégrés à la famille. Et il suggère une explication ébouriffante: les chiens d’aujourd’hui «portent des prénoms qui ne sont pas encore devenus des prénoms portés par des humains.»

L’hypothèse s’appuie sur des chiffres, qui tendent à démontrer le caractère précurseur des noms de chiens. Par exemple: les 1000 prénoms humains les plus fréquemment donnés aux chiens en 1982 servent à nommer 8% des bébés humains nés cette année-là. Mais ils nomment 15% des bébés nés en 2001.

Comment expliquer cet étrange phénomène? Dans une famille qui accueille un chien, suggère Baptiste Coulmont, les enfants participent souvent au choix de son prénom: c’est leur goût qui transparaît en bonne partie, et non pas celui de leurs parents. Le goût de ceux qui auront des enfants demain, pas de ceux qui en ont déjà.

En passant, Baptiste Coulmont nous livre toutes sortes d’autres détails passionnants sur cette «zone frontière» mouvante de partage entre humains et animaux. Les prénoms partagés entre les deux espèces sont rarement très populaires chez les uns comme chez les autres. Deux exceptions à cette règle: Enzo et Théo, classés dans les deux «top 10», respectivement en 2009 et 2002.

Les races ne sont pas égales face à l’humanisation

Il faut savoir aussi que les femelles quadrupèdes sont plus souvent humanisées via leur prénom (49%) que les mâles (37%). Que les races ne sont pas égales non plus face à l’humanisation: les Chihuahua, et les petits chiens d’agrément en général, reçoivent plus de prénoms humains que les Bergers allemands ou les gros Danois.

Que certains prénoms sont «racialisés», c’est-à-dire surtout populaires pour telle ou telle race: ainsi les Whippets s’appellent volontiers Eddy, les Bassets Edouard, les Bouledogues et les Chihuahua Enzo et les Labradors Didier. 

Bon, il y a aussi les «Hitler», qui sont, dans un tiers des cas, des Bergers allemands. Mais Hitler, Dieu merci, n’est pas un prénom. On ne risque pas de le voir attribué à des bébé humains dans vingt ans. Enfin, pas trop. 


L'article de Sciences Humaines: «Chloé, un joli nom de chien»
L'article paru dans Annales de démographie historique«Des prénoms qui ont du chien: le partage des prénoms entre hommes et chiens»


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