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LU AILLEURS / Masculinité

Avènement de l'homme-enfant

O n connaissait les adulescents, ces jeunes plus tout jeunes qui tardent à devenir adultes. On s’aperçoit que l’immaturité prolongée est davantage le fait des hommes: elle est même devenue «le cœur de la nouvelle culture masculine», explique Martin Dekeyser dans un passionnant numéro de la revue «Le Débat», consacré à «La révolution du masculin».

La vingtaine passée et même la trentaine, de plus en plus de jeunes s’attardent dans cette nouvelle période de vie marquée par l’exploration identitaire et appelée «adulescence»: «Age égotique, résume l’enseignant et sociologue belge Martin Dekeyser dans le 200e numéro de la revue Le Débat, d’instabilité et d’incertitudes, marqué par l’impression d’être en transition, il se caractérise par l’irresponsabilité, l’insouciance, la mobilité, la prise de risques, la précarité et le refus de l’enracinement.» Les parents qui ne voient pas de quoi on parle lèvent la main.

Cette mutation sociologique est connue, ses causes souvent décrites: la période de formation s’est allongée, le marché du travail est instable et anxiogène, les rites de passage comme la confirmation ont du plomb dans l’aile, le mariage en tant qu’institution sociale a fait place à une vie sentimentale à l’essai du «devenir-soi» individuel.

Ce qu’on sait moins, c’est que cette évolution, bien que touchant les deux sexes, est plus marquée chez les hommes: l’attachement à l’immaturité se prolonge chez ces derniers bien plus que chez les femmes. Il est même devenu un élément central de leur identité en mutation, détaille le sociologue belge dans son article intitulé La nouvelle culture de l’immaturité masculine. Une bonne partie des données sur lesquelles il s’appuie viennent des Etats-Unis, où l’avènement de l’homme-enfant — «childmen» ou «boymen» — est déjà largement thématisé. En corollaire avec la brutale réalité de ces dernières décennies en matière de formation: les garçons sont beaucoup plus nombreux à décrocher de l’école, et déjà minoritaires à l’université dans de nombreux pays. Plus souples également en matière de formation continue, les filles font désormais la course en tête.

Une culture de la dérision

Mais ces facteurs mesurables ne sont pas seuls en cause: même chez les superdiplômés, note Martin Dekeyser, l’insertion professionnelle se fait «à reculons». Les hommes sont constamment guettés par la tentation d’essayer autre chose, par «une spirale d’ennui, de fatigue et de désinvestissement de la vie professionnelle classique». Même difficulté à s’engager dans une vie conjugale et familiale: «Tout en devenant adultes, les “hommes-enfants” ne veulent pas renoncer à leur jeunesse.»

Attitude type de cette nouvelle masculinité, la prise de distance avec un monde collectif vécu comme une pression qui empêche d’être soi: «Il s’agit d’adopter une position de retrait, de détachement méfiant et fuyant. C’est une culture de la rébellion, à distinguer de la révolte, qui veut renverser l’ordre établi […] C’est une position individualiste aristocratique et libertaire, qui consiste à se placer au-dessus et en dehors, à part.»

C’est pourquoi le registre préféré de l’homme nouveau est celui de la dérision: «L’erreur serait de prendre le monde au sérieux. Il ne faut pas se prendre la tête. Tout doit pouvoir être remis en question, décrédibilisé, ridiculisé: les institutions, les entreprises, les pouvoirs publics mais aussi soi et les autres.»

Internet est l’espace idéal d’épanouissement de cette culture de la dérision. Mais aussi d’une offre en jeux vidéo, séries TV et films qui a explosé: la consommation de fiction, souvent sous la forme addictive du «binge watching», est une autre caractéristique de cette nouvelle culture de l’immaturité. 

Allô maman ciao

Ainsi, l’homme-enfant tend à l’évasion d’une réalité où il peine plus que jamais à trouver sa place. Car, même si l’évolution n’est pas accomplie, nous sommes bel et bien entrés dans l’ère de La fin de la domination masculine, affirme Marcel Gauchet dans ce même numéro de la revue Le Débat.

Martin Dekeyser abonde: les pères d’aujourd’hui peinent à transmettre à leurs fils «un modèle positif de maturité masculine». Les expressions traditionnelles de la masculinité sont désormais réprouvées socialement: dans ces conditions, pour les garçons, «le devenir-soi n’accompagne plus l’intégration progressive dans la vie sociale mais passe au contraire par la prise de distance». Et c’est ainsi que les jeunes hommes sont «entraînés dans une dynamique de mobilité existentielle qui tourne à vide».

Les femmes, elles, sont à un tout autre moment de leur histoire. Elles ont pour elles «l’horizon de la conquête sociale», sans parler de «l’aiguillon de la maternité»: non seulement – horloge biologique oblige – elles ne peuvent pas se permettre, comme les hommes, de repousser indéfiniment le bon moment pour enfanter. Mais la procréation relève aussi désormais «de leur seule décision», une maîtrise qui a la responsabilité pour corollaire: bien souvent seules à piloter la barque familiale, les femmes sont ainsi «poussées vers la recherche d’un statut adulte».

Nous voilà donc, conclut Martin Dekeyser, dans «un monde dont les hommes tendent à s’évader pour en laisser la responsabilité aux femmes et plus particulièrement aux mères». Un monde, en somme, où il n’y a plus que des mamans et des petits garçons. Non seulement pas drôle, mais pas viable. «Il s’imposera tôt ou tard de le repenser. Ce ne sera pas trop du concours des deux sexes pour y parvenir.»


La nouvelle culture de l’immaturité de Martin Dekeyser. Dans Le Débat 2018/3.

On peut acheter la revue en version électronique 

On peut aussi acheter séparément l’article de Martin Dekeyser


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