keyboard_arrow_left Retour
ANALYSE / Racisme

«Vos héros sont nos bourreaux!», l’antiracisme renverse les hiérarchies

A près la mort tragique de George Floyd aux Etats-Unis, le mouvement décolonial, idéologiquement solide dans la lutte contre le racisme, entend accélérer la marche vers une société nouvelle. L’«Occident» est sa cible principale, qui, bien qu’antiraciste, entretiendrait des rapports de domination perpétuant son avantage. La preuve? Ses statues d’«esclavagistes» encore debout.

Une statue de Churchill taguée à Londres; une pétition réclamant le déboulonnage d’une autre statue, celle du baron David de Pury à Neuchâtel; la plateforme américaine HBO retirant «Autant en emporte le vent» de son catalogue de films dans l’attente d’une contextualisation de l’œuvre; la notion de «privilège blanc» qui refait surface. La mort de George Floyd, ce citoyen noir de 46 ans tué par un policier blanc lors de son interpellation le 25 mai à Minneapolis, aux Etats-Unis, a ébranlé le monde occidental.

Depuis le drame, l’Occident, l’Europe surtout, qui ne porte pas en elle la passion raciale au sens christique du terme, est sommé de se mettre à l’heure de son réel multiculturel et multiethnique. «C’est nous, le nouveau monde», proclamait le 4 juin un éditorial du Bondy Blog, ce média en ligne dédié à la diversité française, créé en 2005 par feu le magazine romand L’Hebdo dans le sillage des émeutes de banlieues. Le grand changement, c’est maintenant.

Les tragédies sont parfois l’occasion de progrès. Le «meurtre» (charge retenue par la justice) de George Floyd peut entrer dans cette catégorie. La catharsis semble en cours dans une partie de la société américaine. Les genoux posés à terre par des Blancs, notamment des policiers, ne sont pas tant, outre-Atlantique, un geste de soumission qu’une manière de communier propre aux Américains. Ce peuple imprégné de religion se régénère ainsi, de fautes commises en demandes de pardon, ce qui ne règle pas pour autant la question raciale.

«Déblanchiser»

En Europe, c’est autre chose. Le politique n’y est pas à ce point entremêlé de religieux. On s’agenouille devant Dieu, jamais devant des individus. Certes, ce geste peut participer d’un hommage humble au supplicié de Minneapolis, d’une imitation de la dramaturgie noire américaine pour l’obtention des droits civiques, mais la Révolution de 1789 et d’autres à sa suite ont aboli les privilèges et les révérences, sauf exception monarchique purement conventionnelle. Il n’y a distinction ni d’origine, ni de race, ni ─ en France du moins ─ de religion, tout ce fatras de l’Ancien Régime. C’est dans ce moule idéologique que nous avons grandi. Ils nous a formés. Le «plus jamais ça» consécutif à la Shoah a fait de nous des antiracistes, l’«autre» est devenu notre semblable et notre prochain.

«Foutaises!, réplique l’antiracisme iconoclaste à l’œuvre ces jours-ci. Vous avez pris une assurance contre le racisme, mais vos sociétés et vous-mêmes êtes racistes, et le fait que vous prétendiez le contraire n’y change rien, assène-t-il. Vos statues d’esclavagistes encore debout souligne votre hypocrisie. Vous, les Blancs, n’avez rien perdu de vos prétentions à diriger le monde.»

Les Blancs et l’Occident sont ici des mots interchangeables. Cet antiracisme intégral marche dans les pas du sulfureux Parti des indigènes de la République, le PIR, actif en France, un mouvement décolonial. Les Blancs doivent se «déblanchiser», autrement dit tuer en eux ce qu’il reste de pulsion dominatrice. Les statues incriminées, par leur seule présence, témoigneraient d’une résistance muette à l’émergence du nouveau monde. Les racisés, terme désignant les personnes «structurellement» victimes de racisme du fait de cette hiérarchie encore sur pied, seraient incidemment renvoyés à leur condition inférieure à la vue de ces bronzes, ce qui entretiendrait une mésestime de soi, nuisible à l’épanouissement.

Enfin, la police serait l’arme, à tout point de vue, de la domination blanche. Le respect de la loi, noble principe, serait détourné au profit de cette machination, de moins en moins subtile et efficace à mesure que se multiplient les «violences policières». Une expression nullement neutre, qui met à égalité les violences de citoyens et la répression des forces de l’ordre, en principe dépositaires de la violence légitime. L’antiracisme rejoint ici l’activisme antisystème: Blancs et capitalistes, mêmes ennemis. En tant qu’objets politiques, non comme êtres de chair, s’empresse de préciser cet aréopage qui plaide la convergence des luttes et qui a en quelque sorte réussi son OPA sur les Gilets jaunes en France.

Nouvel Occident

La dénonciation du «privilège blanc» prend racine dans cette entreprise de révision des hiérarchies. Bien qu’antiraciste sincère, le Blanc n’aurait pas conscience des avantages liés à sa race. Rejetant, au nom du «plus jamais ça», l’usage de ce terme rétabli par l’antiracisme indigéniste, il nierait aux «racisés» le droit de dire leur détresse et maintiendrait ainsi son emprise sur eux.

Certes, il y a «privilège» ou avantage a minima. Les Blancs n’ont pas à se questionner sur leur place, sur leur légitimité dans un société considérée comme blanche. De la même façon, il va de soi qu’on est Noir en Afrique subsaharienne ou Arabo-berbère au Maghreb. Mais il y aurait «privilège» ou avantage a maxima. Même sur le continent africain, en dépit de quelque hostilité qu’il pourrait y ressentir de la part de certaines personnes, le Blanc conserverait sa superbe d’ancien «maître», fruit de l’histoire coloniale et de l’intériorisation chez ses hôtes d’un complexe d’infériorité, alors compensé par un contre-suprémacisme en vigueur dans des groupuscules radicaux.

Où nous conduit cette entreprise de «démystification» de l’Histoire? Sa cible est l’Occident (plus que le Blanc), qu'il s'agit de transformer en un autre Occident. Il faudrait dissoudre l’«ancien» pour créer un «nouveau», soi-disant conforme à ses composantes multiples. Ce mouvement se présente comme vertueux, mais on sait ce que la vertu peut contenir comme dérives – les Bouddhas de Bâmiyân dynamités en 2001 par les talibans, par exemple, un acte caractéristique des révolutions culturelles.

Il n’y aurait plus de dates fondatrice (Guillaume Telle en Suisse, Clovis en France), plus de conventions constitutives, plus d’historicité de référence, plus de Lumières, plus de «valeurs» dont l’Occident pourrait se prévaloir, mais un éternel recommencement doublé d’une critique constante d’un monde autrefois dominateur et devant aujourd’hui expier ses fautes. Lui qui a «bousillé» les peuples qu’il a colonisés devrait à son tour subir le même sort. Cet esprit de revanche n’anime évidemment pas tous les antiracistes, loin de là, mais il est présent chez certains, pour qui la lutte contre le racisme n’est parfois qu’un alibi.

Le barbouillage d’une statue de Churchill dimanche dernier à Londres, par des militants, peut-être minoritaires, du mouvement Black Lives Matter, participe de ce bousculement des hiérarchies. Il ne faut pas seulement rappeler que le grand homme victorieux des nazis fut aussi un raciste actif, il faut désacraliser un monument représentant ce qu’il y a de plus constitutif des valeurs – nous y sommes – de l’Occident d’après-guerre. Les juifs ont eu les honneurs de sa repentance, au tour des Noirs.

La baron neuchâtelois «esclavagiste»

A Neuchâtel, une pétition lancée par un «Collectif pour la mémoire» demande le déboulonnage de la statue du baron David de Pury, un aristocrate et négociant du XVIIIe siècle, «bienfaiteur de la ville», accusé d’esclavagisme. Ce héros serait en réalité un bourreau. Un reproche nuancé par Bouda Etemad, professeur honoraire de l’Université de Lausanne et coauteur du livre «La Suisse et l’esclavage des Noirs» (2005), interviewé par le quotidien neuchâtelois ArcInfo. La statue de David de Pury trône sur la place qui porte son nom. Un café a pour enseigne «Chez le baron». Bref, ce personnage est une institution locale, une pièce importante du patrimoine cantonal. Un sondage en ligne sur le site d’ArcInfo donne la tendance: 83% des personnes ayant donné leur avis sont contre le déboulonnage.

En 2018, toujours à Neuchâtel, l’Université de la ville avait débaptisé l’«Espace Louis-Agassiz», du nom d’un naturaliste et fondateur au XIXe siècle de ladite Université. Cet espace, qui avait vu le jour dans les années 1980, a été renommé «Tilo Frey», une femme métisse et première Neuchâteloise élue au Conseil national en 1971. Agassiz, selon des «recherches récentes», était «un précurseur de la pensée raciale nazie et de l’idéologie ségrégationniste et d’apartheid», rapportait en septembre 2018 le site RTN.

Cette débaptisation avait fait polémique à l’époque, puis «les choses se sont calmées, la décision a été acceptée», affirme Nando Luginbühl, responsable de la communication de l’Alma Mater neuchâteloise. «Le cadre dans lequel a été effectuée cette transformation était toutefois plus léger que celui d’une place au cœur de la ville, il n’y avait pas non plus de statue au nom de Louis Agassiz, comme il y en a une dédiée à David de Pury», ajoute-t-il.

On imagine l’usage que des partis nationalistes, des intellectuels d’extrême droite, mais pas qu’eux, pourront faire d’un mouvement iconoclaste malmenant des identités, l’identité étant ce qui fait consensus au terme d’un processus de sédimentation des affects. Réveiller les affects, c’est réveiller le conflit.

Revenons à l’enjeu premier: la place des Noirs dans les sociétés occidentales – la cause défendue par Black Lives Matter. Ils sont indéniablement le parent pauvre de l’attention portée aux minoritaires par les majoritaires. D’une façon générale, la représentation des minorités dites visibles à des postes socialement valorisés est insuffisante – encore doit-on envisager ce rattrapage moins en termes comptables qu’intégrateurs. Il ne faut pas craindre non plus le questionnement critique de certaines figures ou agissements de notre histoire sous un biais racial, une partie d’entre elle procédant d’une vision raciste du monde. Mais cela ne doit pas aboutir à un dévissage en règle des charnières qui tiennent debout un pays.

Il importe enfin que les «minorités» – terme pouvant aller à l’encontre d’une intégration réelle – s’approprient l’histoire de ceux qui les ont devancées, s’y sentent à l’aise, comme les juifs avant eux – qualifiés de «supplétifs» des Blancs par la porte-parole des Indigènes de la République en France, Houria Bouteldja, dans son essai «Les Blancs, les juifs et nous» (2016), parfois mal vus d’une partie de la «communauté noire» aux Etats-Unis alliée à une frange de la gauche radicale, pour des raisons semblables. L’histoire coloniale doit être étudiée, non rejouée. L’antiracisme, lui, doit être fédérateur.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR