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ACTUEL / Grèce

Un apéritif à Patmos

I l y a six ans, Josef Zisyadis plantait le premier coup de pioche dans la terre rocailleuse de l'île grecque de Patmos pour créer un domaine agro-viticole adepte des méthodes de la biodynamie. L'ex-conseiller d'Etat vaudois savoure aujourd'hui le prix de ses efforts. Le Domaine de l'Apocalypse écoule ses premières bouteilles. A déguster à l'ombre d'un grand caroubier.

Une table de bois. Allongée. Quelques chaises autour. Deux bouteilles, l'une de blanc, l'autre de rouge, et des verres à pied, bien sûr. Autour de la table, quelques convives qu se parlent, peu, bien, dans un mélange de connivence et de prudence. On se croirait dans le canton de Vaud profond. Mais le grand cyprès en bout de table, et surtout l'ombre qu'il déploie sur la terrasse, protégeant celle-ci de la lumière intense et de l'écrasante chaleur du milieu de la journée, à peine atténuée par le meltem, un vent fort et têtu, rappelle la réalité. La table est grecque. Le vin est grec. Les olives sont grecques. Et si ces mets sont présents sur la table, c'est qu'ils ont été cultivés tout autour de cette âpre et enchanteresse terrasse par des amoureux de l'agriculture et de la viticulture méditerranéennes venus du canton de Vaud.

Il y a quelques années, ce lieu n'était rien. Un replat de fond de vallée laissé à lui-même, à l'écart d'une petite route, cerné par des flancs de colline caillouteuses à la végétation rase. Une petite fermette de pierre gisait là, à moitié abandonnée. Terre négligée par les habitants du lieu, l'île de Patmos, à la pointe nord de l'archipel grec du Dodécanèse en mer Egée, une région qui s'est livrée corps et âme au tourisme et a oublié ses racines agricoles.

Le titulaire du cep n°1

Et puis Josef Zisyadis est arrivé. Aidé de plusieurs passionnés, volontaires et donateurs, il a rendu vie à cette terre à force de sarclages, de plantages, d'arrosages et de beaucoup de soins. «Tout pousse ici, pour autant que l'on se donne la peine de s'en occuper», se réjouit Dorian Amar, le vigneron oenologue qui redonne vie jour après jour, depuis mai 2016, à ce lieu désormais réenchanté.

En six ans, 3,3 hectares de terrain essentiellement plat se sont vus recouverts de ceps et d'oliviers. Le cep numéro un est attribué à Pascal Couchepin, l'ancien conseiller fédéral étant membre du Comité international de soutien, aux côtés notamment de Pierre Keller, ancien directeur de l'Ecole cantonale (vaudoise) d'art dramatique (ECAL), et du producteur de films Jean-Louis Porchet. La petite ferme a été restaurée et luit aujourd'hui de ses murs blancs sous la violente lumière méditerranéenne. Quant à Dorian Amar, originaire de Changins, il peut compter sur les conseils de quatre vignerons vaudois reconnus, Raoul Cruchon, Noé Graff, Raymond Paccot et Gilles Wannaz.

Les oliviers ont produit suffisamment de fruits pour que le domaine puisse vendre son huile. Et, pour la première fois cette année, son propre vin. Sans recours aux engrais chimiques ni aux pesticides, mais à l'aide de la biodynamie (compost, etc.) et des arrosages au goutte à goutte. Les 3800 bouteilles mises pour la première fois sur le marché ne vont certes pas permettre au domaine de rentrer dans ses frais, mais au moins «elles nous assurent des rentrées financières. Pour la première fois, nous pouvons être plutôt sereins», se réjouit Josef Zisyadis. Qui se réjouit des prochaines vendanges, probablement aux derniers jours de juillet.

Le Livre et les moines

Patmos n'est pas seulement l'île de cœur du directeur de la Semaine suisse du goût et ancien conseiller d'Etat vaudois au passeport grec, où il revient depuis trente ans et où il s'est fait construire une maison de vacances. Cette île porte d'abord le souvenir de Jean, un auteur judéo-chrétien, qui se serait réfugié dans une grotte de la principale colline de cette île au relief et aux rivages compliqués, pour écrire, près de cent ans après la naissance du Christ, le Livre de la Révélation. Au sommet de cette même colline où près de mille ans plus tard, des moines orthodoxes ont érigé un monastère-forteresse ,inscrit aujourd'hui à l'inventaire de l'Unesco. On ne s'étonnera donc pas que le domaine agricole a pris le nom de Domaine de l'Apocalypse.

Mais Patmos, comme la plupart des îles égéennes, s'est transformée au fil des siècles en un lieu caillouteux, où les restes de terrasses de pierre sèche rappellent des souvenirs d'agriculture pas si anciens que cela, mais largement voués aujourd'hui aux chèvres, subventionnées par l'UE. Des caprins qui broutent tout, empêchent les jeunes pousses de se transformer en arbres et de reconstituer les forêts de pins qui recouvraient les archipels égéens.

Fierté retrouvée

Accaparés par le tourisme, qui assure des revenus bien supérieurs à ceux de la vigne ou des céréales, les locaux avaient aussi délaissé leurs vignobles et leurs champs. Josef Zisyadis et ses amis n'ont donc guère eu de peine à convaincre le propriétaire des lieux, le monastère de St-Jean, de leur louer le terrain pour 25 ans. Aujourd'hui, les autorités locales se réjouissent de l'initiative prise par ces Suisses et participent à toutes les inaugurations: celles du domaine et de la cave (édifiée à l'autre extrémité de l'île). «Elles sont fières que du vin soit à nouveau produit sur Patmos», sourit le maître des lieux.

Tout n'est pas achevé. Une petite éminence, juste au-dessus de la ferme, doit bientôt être recouverte de vignes. Le terrasses soutenues par des murs de pierre sèche sont déjà prêtes. Les ceps seront protégés par des haies afin de protéger les jeunes pousses des effets du vent et de leur prodiguer l'ombre nécessaire face à des chaleurs pouvant dépasser 40 degrés.

L'association qui gère le domaine s'en remettra, à nouveau, aux donateurs privés, voire au financement participatif pour lever les fonds nécessaires. Et d'autres projets font surface: porter la production vinicole à 10 000 bouteilles, commercialiser le vin en Suisse aussi (quelques centaines de bouteilles actuellement), installer des panneaux solaires pour alimenter une future voiture électrique, voire, pourquoi pas, une installation de climatisation.

Les verres sont vides, la chaleur se fait encore plus écrasante. L'heure de la sieste est venue. Elle prendra forme sur la plage de Grikos toute proche, lieu enchanteur, au chant des cigales et de la mer.


Yves Genier

Journaliste économique depuis le milieu des années 1990, historien de formation, Yves Genier est particulièrement int...

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