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ACTUEL / Déchets

Tridel, douze ans de promesses schizophrènes

I l y a douze ans, l’usine d’incinération de déchets, Tridel, était mise en service. Avec beaucoup de promesses et un certain nombre d’interrogations. Comment justifier la capacité d’incinération de ce mastodonte au centre de Lausanne? Pour quelles raisons a-t-on dû importer des déchets de l’étranger? Pourquoi 70 passages de véhicules quotidiens sont-ils encore générés par l’activité de l’usine, malgré le tunnel ferroviaire? Pour comprendre les enjeux, Diana-Alice Ramsauer est partie visiter l’imposant four de la Sallaz.

L’araignée métallique au long bras articulé plonge dans la fosse à déchets. En cette journée de fin d’année, on peut y voir des sacs poubelles, des copeaux, une vieille tente et des déchets difficiles à identifier. Arrivés par train ou par camion depuis les quatre coins du canton (sauf la Broye), ces déchets sont ensuite broyés et incinérés. L’usine prend en charge tout ce qui n’est pas recyclable: les encombrants, les ordures ménagères et certains déchets d’entreprises privées.

La chaleur des fours est ensuite récupérée pour alimenter le chauffage à distance. Tout ce que l’on trie, papier, bouteilles en PET ou en verre sont «valorisés» dans d’autres lieux. D’ailleurs, on ne devrait pas dire de Tridel qu’elle est une «usine d’incinération», mais une «usine de valorisation thermique et électrique de déchets». Cela en dit long sur le soin donné à la communication.

Un blason à redorer

Les responsables de l’usine d’incinération Tridel ont récemment pris la décision d’arrêter toute importation de déchets venus de l’étranger – car oui, jusqu’à cette année, des ordures principalement ménagères venaient des pays voisins et particulièrement de l’Italie du Nord (6% en 2017). Selon Jean-Philippe Petitpierre, administrateur délégué de Tridel et guide, cette importation était «pratique». Elle permettait en effet d’apporter de l’énergie supplémentaire pour l’usine: un pouvoir calorifique nécessaire pour lancer la machine au début de sa mise en marche, alors que la région de Nyon n’était pas encore reliée à Lausanne (un périmètre qui a rejoint Tridel en 2013). «Une manière de combler un manque en attendant», commente-t-il.

Il aura fallu pourtant cinq ans après l’arrivée de la région de Nyon pour que cette importation provisoire cesse. «Nous avons pris cette décision pour l’image de marque: comme nous n’avons effectivement plus besoin aujourd’hui de ces déchets, il est plus judicieux d’arrêter. Si nous avions continué, cela aurait supposé que l’usine était surdimensionnée, alors que ce n’est pas le cas.» On notera pourtant que Tridel pourra si besoin à nouveau importer des déchets d’ici cinq ans, décision ensuite renégociable tous les deux ans par le Conseil d’administration.

L'intérieur de l'usine de Tridel. © BPLT / 2018

Nos poubelles chauffent moins que prévu

Si aujourd’hui, il n’y a plus besoin de faire venir de la matière incinérable de l’étranger, c’est que, selon l’administrateur délégué de Tridel – qui se dit «intéressé par la problématique des déchets», mais «pas écolo» – «l’usine tourne à son potentiel le plus optimal.» A en juger les prévisions pourtant données lors des présentations du projet, Tridel devait se charger de 140'000 tonnes alors qu’elle accueille actuellement plus de 180'000 tonnes.

«Tridel dépend du pouvoir calorifique de ces déchets. Ainsi, l’usine Tridel avec une puissance de ses fours de 80 MW, peut absorber entre 140'000 tonnes/an (avec un pouvoir calorifique des déchets de 14,5 MJ/kg tel que prévu dans les plans de dimensionnement à la construction de l’usine), et 180'000 tonnes de déchets (avec PCI des déchets à 12,5 MJ/kg comme aujourd’hui)» (selon la réponse de la municipalité à l’interpellation de M. Xavier Company et consorts déposé le 14 novembre 2017).


En clair, les spécialistes du projet prévoyaient que nos déchets allaient mieux chauffer. La variation est tout de même de 30% environ, une marge d’erreur importante qu’explique Jean-Philippe Petitpierre par la différence du contenu de nos poubelles: il y a par exemple trop de biodéchets (composés en grande partie d’eau). D’autres facteurs pourraient également être cause de cette différence, mais ils ne seront pas évoqués lors de l’entretien, M. Petitpierre n’ayant pas les données en tête.

Passons maintenant à la promesse de transporter au moins 60% des déchets par train. Les tout derniers chiffres donnés par l’administrateur délégué de Tridel montrent que 45% des 180'000 tonnes environ ont en moyenne emprunté la voie ferroviaire en 2018. La différence entre l’objectif et la réalité, Jean-Philippe Petitpierre l’explique majoritairement par des travaux de maintenance du tunnel entre Sébeillon et Tridel et qui ont eu lieu entre 2017 et 2018. Il ajoute par ailleurs que sur la fin de cette année, les chiffres se rapprochent des 50%. Il ne peut pourtant pas assurer que «l’objectif des 60%» sera atteint en 2019.

Des wagons de bennes Tridel attendent sur les rails entre les quartiers de Malley et Sébeillon. © BPLT / 2018

Aujourd’hui, environ 70 mouvements journaliers de véhicules sont générés sur les routes pour acheminer les déchets vers l’usine malgré le tunnel construit notamment pour éviter ces nuisances. Cela remet en cause le choix (historique) d’avoir posté Tridel au milieu d’un quartier d’habitations. La fumée s’échappant de la cheminée est un autre facteur qui pose questions au niveau écologique.

Des visées schizophréniques

Les réponses de l’administrateur délégué de Tridel sont claires et maîtrisées. La communication est optimale. «Le meilleur déchet est celui que l’on ne produit pas», écrivait le vice-président du conseil d’administration de Tridel dans le rapport de gestion 2017. Un parti pris un peu schizophrène s’il en est. Comment l’usine pourrait-elle fonctionner si les déchets devaient, à long terme, devenir insignifiants? Recommencerait-on à importer des sacs poubelles venus de l’Italie ou d’ailleurs? 

Au cœur de nombreuses réflexions sociétales, les déchets et toutes les manières de les transformer sont à observer… mais pas jusqu’à vouer un culte aveugle à ces nouveaux prêtres de la «valorisation». Car, en douze ans, l'usine Tridel n’a pas encore rempli tous ses engagements, et il serait bon qu’elle le fasse avant qu’elle n’ait tout simplement plus de raison d’être.


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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