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Carte postale du Tadjikistan #1

Tadjikistan mon amour

L e 29 juillet dernier, des touristes à vélo, dont un cycliste suisse, étaient massacrés au Tadjikistan. L’Etat islamique revendiquait l’attaque. Après cette tragédie, c’est un pays oublié qui soudainement, se retrouve sous les feux de l’actualité. Au carrefour des civilisations russe, persane, turque et mongole, tout en crêtes et en ravins, il exhale la poésie malgré un rude quotidien. Tadjikistan, qui es-tu? Esquisse très subjective d’une amoureuse du pays…


Céline Yvon

Auteure active dans la coopération internationale


Son regard a le vert émeraude des plaines afghanes, le bleu acéré des descendants d’Alexandre ou le noir des steppes nomades. Son odeur, l’âpreté des hauts plateaux battus par les vents et la douceur des pommes du jardin d’Eden. Sa voix, le timbre et les rires des Ismaéliennes1, étonnantes effrontées en terre musulmane. Doublement enclavé, la jonction de mouvements tectoniques a affublé ce petit coin de terre – l’équivalent de la Grèce ou du Bangladesh – de vertigineux sommets. En dégringolent parfois antimoines, tungstènes ou rubis alors qu’au fond des vallées affleurent les restes de civilisations oubliées: Greco-bactriens, Samanides ou empire Kouchan… On en reprendrait presque goût à feuilleter une bonne vieille encyclopédie. On découvrirait alors Avicenne et son traité de médecine, Birouni et son calcul du rayon terrestre, Ulugh Beg et ses tables trigonométriques – car la Transoxiane en a bercé, des penseurs et des savants. Le Tadjikistan: arrêt sur demande à la fois insignifiant et nécessaire sur une route de la soie par trop souvent réduite aux clichés.


Maîtrise admirable des techniques traditionnelles artisanales, Centre Ismaélien de Duchanbé. Les Ismaéliens sont les disciples de l’Ismaélisme, une mouvance chiite de l’Islam, et ont comme chef spirituel l’Aga Khan. Au Tadjikistan, ils sont majoritaires dans la région autonome montagneuse et pauvre du Gorno-Badakhshan, région qui a particulièrement souffert de la guerre civile tadjike (1992-1997). © Céline Yvon


Aussi splendide qu’il soit, le Tadjikistan n’en finit pas de mordre la poussière, discrètement mais sûrement. Jadis arrière-cour soignée de l’empire russe puis soviétique, il ne reste que les croutes du verni d’alors – routes, hôpitaux, système hydro-électrique – et tout producteur hollywoodien en panne d’inspiration admirera certainement ces restes qui jour après jour, s’y effritent en silence. Quoique. Pour cela il est presque un peu tard, le pays ayant récemment mis les bouchées doubles pour faire table rase du passé. N’ayant pas souhaité l’indépendance, le pays et l’élite locale ont été pris de court par la chute de l’URSS – mais après quelques hésitations et une guerre civile que depuis, le reste du monde a oubliée, on s’est ressaisi. Après celui du communisme flotte désormais le drapeau de l’ethnonationalisme, quant au système politique, c’est «république présidentielle autoritaire à parti unique» – Wikipedia dixit. Terrain de jeu d’une sacrée coterie, on y siphonne la banque centrale, se chamaille avec le voisin ouzbek, et veille à ce que jamais, ô grand jamais, la musique rap ne vienne souiller les mœurs des sujets. Et puis il y a toutes sortes de trafics alléchants – le classique triptyque drogue, femmes et armes, l’Afghanistan troublé n’étant pas loin – mais loin de moi l’idée de sous-entendre que l’élite du pays y trempât de quelque façon que ce soit, vous n’y pensez pas. Heureusement, on y organise aussi des élections, au Tadjikistan, et tout le monde se donne beaucoup de mal pour y déceler l’émergence d’une démocratie. On se concentre sur certains indicateurs de développement, timidement à la hausse. On se prend même à être raisonnablement optimiste – avec l’aide de l’ONU, des bailleurs de fonds, des Américains et de l’Union européenne, on y arrivera, allez. Pays en transition donc, oui mais vers quoi, this is the question. Toujours est-il que les hommes d’ici, dégoûtés, sont partis en Russie écumer les chantiers, vidant les campagnes et saignant les cœurs des femmes.

Jeune beauté tadjike, Duchanbé. © Céline Yvon

La résilience des Tadjiks, oubliés de tous, toucherait le plus endurci des misanthropes. Un tiers d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté et le pays bat Haïti au classement international des pays matériellement les plus mal lotis. Mais derrière ces chiffrent se cachent, on l’a vu, des siècles de sophistication intellectuelle et artistique – architecture, musique et poésie – et surtout, des femmes et des hommes dont l’appétit et le talent de vie feraient rougir dans nos chaumières. Dans cette cour remplie d’immondices que jamais personne ne viendra ramasser parce que chacun est occupé à survivre, le ravissement des enfants de planter leurs dents dans une gigantesque pastèque mure à point. L’engourdissement béat d’une énième soirée qui s’éternise, entre voisins, familiers et étrangers, intense en rires et en larmes. Une nonchalance qui déambule lentement dans les rues, bras dessus, bras dessous. Des matelas suspendus au-dessus des rivières pour goûter la fraicheur des flots cascadant de la montagne. Une langue qui fait doucement rouler les cailloux au fond des rivières. Un fruit flambant et hilare, le kaki, qui a tourné la tête aux marins d’Ulysse – tant et si bien que notre héros a bien failli ne jamais revoir son Ithaque.

Le Tadjikistan: une piqure de rappel pour ceux qui auraient oublié de vivre.



1 Disciples de l’Ismaélisme, mouvance chiite de l’Islam, dont le chef spirituel est l’Aga Khan.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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