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ACTUEL / Eléctions parlementaires 2019

Quo vadis Polonia?

D imanche, les Polonais voteront pour constituer leur Parlement. Le PiS, parti d'extrême-droite conservateur et populiste conservera-t-il le pouvoir à la Diète, la chambre basse du Parlement? Polonaise d'origine et Suissesse d'adoption, Marta Czarska nous explique pourquoi elle compte bien se mobiliser pour que ce ne soit pas le cas.

Marta Czarska


Le 13 octobre… Je ne suis pas superstitieuse, mais je suis contente que ce ne soit pas un vendredi, mais un dimanche. Le dimanche des votations parlementaires en Pologne. Ce jour-là, le peuple polonais montrera s’il veut continuer à voir la Pologne péricliter en laissant le pouvoir au PiS (parti «Droit et justice») ou s’il veut arrêter la destruction de tous les acquis d’après 1989.

Vous croyez que j’exagère? Peut-être. Mais peut-être que non. Depuis 2015 et l’arrivée au pouvoir du parti de Jarosław Kaczynski, le «bon changement» va bon train.

Avant les votations de 2015, Gazeta Wyborcza (GW – littéralement «Journal électoral», créé en 1989), qui finit par devenir le principal journal d’opposition, prévenait ses lecteurs de ce qui arriverait si le PiS obtenait la majorité et donc le gouvernement. Mise sous tutelle du Tribunal Constitutionnel, des services spéciaux, de la Commission nationale électorale, destruction des services civils, violations de la Constitution, destruction de la séparation des pouvoirs et de l’indépendance des tribunaux, prise de contrôle des médias publics et attaque contre les médias privés, prise de contrôle par le parti du Ministère public, de l’administration publique, etc. Il mettait aussi en garde contre l’euroscepticisme du PiS, qui provoquerait des conflits avec l’UE et l’isolation de la Pologne sur le plan international. Mais les Polonais ont voté sur la base des promesses électorales populistes, le PiS a eu carte blanche et les sombres prévisions de GW sont devenues réalité.

Tour d'horizon d'une débâcle annoncée

Aujourd’hui, quatre ans plus tard, le bilan parle de lui-même. Je ne m’étendrai pas sur la situation des tribunaux, ou la «déforme» de l’éducation, ni sur la réécriture de l’histoire glorieuse de la Pologne et de ses héros, ni sur la lamentable situation des médias publics. Concentrons-nous sur la politique nataliste, la santé, les droits des femmes et les dangers de la différence:

La seule promesse que l’on pourrait qualifier de positive, l’allocation pour enfant appelée «500+», a bel et bien été réalisée. Tout d’abord à partir du deuxième enfant, afin d’encourager la procréation – y compris par un spot du Ministère de la Santé mettant en scène des lapins – puis dès le 1er enfant ce printemps. Le résultat? Le nombre des naissances n’a pas augmenté, contrairement à la consommation d’alcool...

Les familles «500+» sont contentes, elles iront voter pour le PiS, puisque c’est le seul parti qui «donne». Personne n’a pris la peine de leur expliquer que l’argent distribué doit bien provenir de quelque part et que c’est leurs enfants qui paieront la facture…

Pour le moment, ce sont surtout les entreprises qui voient grimper leurs impôts, la situation devenant intenable pour nombre de PME et d’indépendants. Mais ce n’est pas grave, la conjoncture est bonne, parait-il.

Des lapins et des hommes dans le spot du Ministère de la Santé. © DR

Parmi les autres promesses électorales, il y avait la plus que nécessaire réforme du système de santé. Le PiS avait promis la fin des interminables files d’attentes chez les spécialistes, une modernisation des services, la gratuité des médicaments pour les seniors. Aujourd’hui, on attend en moyenne entre quatre mois et deux ans pour une consultation dans certains cas, comme chez un endocrinologue. Aux urgences, il arrive d’attendre cinq jours pour une prise en charge… Les histoires de décès pour soins tardifs se multiplient. En 2018, les pharmacies ont connu une crise: rupture de stock d’une centaine de médicaments, dont des produits soignant des maladies courantes comme le diabète ou les troubles endocriniens. Mon amie Karolina, qui a un bon job dans une grande corporation, et donc un bon salaire, va se faire soigner dans un cabinet privé où elle obtient un rendez-vous dans la semaine. Mon amie Kasia, étudiante avec un petit boulot à temps partiel, dépend exclusivement des services médicaux publics: en cas de crise, elle prend son mal en patience… Ma grande-tante a de la chance: elle n’a pas d’argent, mais sa fille est infirmière dans un bon hôpital à Varsovie, elle peut donc se faire soigner grâce aux bonnes relations. Pour l’égalité de traitement, on repassera. Mais le PiS promet à nouveau des soins de santé gratuits pour tous. Difficile à réaliser sans infrastructures et personnel soignant, sachant qu’il manque 30 à 50'000 médecins en Pologne et que les jeunes diplômés n’ont qu’une idée, celle de partir à l’étranger. Et encore, pour la petite histoire: un projet social de contrôles préventifs pour les seniors de plus de 70 ans vient d’être refusé par le Ministère de la Santé, car le risque de détecter des maladies serait trop grand et aurait encore rallongé les files d’attentes pour les soins.

Comme un goût amer de passéisme...

La politique du gouvernement actuel est simple: elle se fonde sur la famille. Cette vrai famille formée d’un homme et d’une femme (de préférence mariés, à l’église, bien sûr) et des enfants (biologiques, mais les enfants adoptés sont tolérés). Dans cette famille nucléaire, la femme est faible, dépendante de l’homme, et elle ne travaille pas la plupart du temps. Il lui est donc difficile de quitter le foyer, même en cas de violence conjugale. L’homme de cette famille est lui aussi affaibli de par son rôle de père nourricier. L’avantage c’est que, préoccupé par le besoin de faire vivre femme et enfants, il ne pense pas à se rebeller. Encore moins si l’État lui donne de l’argent. Si le PiS gagne à nouveau, il continuera à affaiblir les femmes et à restreindre leurs droits. Suivant la ligne dictée par sa grande alliée, l’Église catholique.

C’est ainsi que les femmes ne sont plus des êtres humains à part entière, mais des incubateurs. La grossesse est plus importante que la femme. L’embryon plus important que celle qui le porte. En Pologne, on ne peut plus acheter la pilule du lendemain sans ordonnance. Et pour trouver un médecin qui veuille bien le faire, mieux vaut vivre dans une grande ville avec un réseau de femmes qui connaissent les bonnes adresses. En effet, malgré les recommandations de la Commission européenne et les pratiques des autres pays de l’EU, le gouvernement polonais a estimé que la pilule ellaOne est malsaine, provoque des fausses-couches et encourage la promiscuité. Pour l’instant, la contraception hormonale classique et d’urgence est encore légale. Mais le restera-t-elle? Le PiS voudrait aussi restreindre les contrôles prénataux, car il estime que ce type d’examen du fœtus est lié à l’avortement. En effet, le médecin peut découvrir des malformations et la mère décider d’interrompre la grossesse.

Les femmes au front

En Pologne, l’avortement n’est autorisé qu’en trois situations: malformation ou maladie incurable du fœtus, grossesse à la suite de viol ou d’inceste, danger pour la vie de la mère. Dès le mois de mars 2016, une fondation pro-life a déposé à la Diète (chambre basse du Parlement, dotée du pouvoir législatif) un projet d’interdiction totale de l’avortement qui prévoyait également de punir tant le médecin qui l’aurait exécuté, que la femme qui l’aurait décidé. À la suite des manifestations en masse des femmes (plus de 140 rassemblements dans tout le pays) le projet a heureusement été enterré. Mais en 2017, Kaja Godek, de la fondation Vie et famille, a déposé un autre projet, plus tolérant, qui voulait «seulement» interdire l’avortement en cas de malformation du fœtus. Elle-même mère d’un enfant handicapé, elle défend la vie à tout prix. 55'000 femmes se sont mobilisées le 23 mars 2018 lors du «vendredi noir» et ce projet aussi est passé à la trappe. Selon les résultats des votations de dimanche prochain, il pourrait cependant refaire surface.

Les femmes représentent la moitié de la population. Elles ont donc encore une certaine importance. On peut difficilement les qualifier de minorité, et pourtant leur situation est loin d’être enviable.

Qu’en est-il des «vraies» minorités?

En ce qui concerne les personnes LGTB, laissez-moi vous renvoyer à l’excellent article d’Anna C. Zielinska publié en juillet dernier. Dans le programme électoral du PiS, on peut y lire: «Nous comprenons et acceptons les minorités, qui ont le droit au respect de leur différence. Nous considérons cependant que l’exercice de ces droits ne doit pas se faire en violation de la Constitution et être dirigé contre la majorité, à qui on essaie d’imposer un constructivisme social. La liberté de chacun ne doit pas entraver la liberté d’autrui et ne doit pas être utilisée contre la société et l’ordre moral.»

Je ne suis pas sûre d’avoir tout compris mais, en résumé, les minorités ont le droit d’exister tant qu’elles restent invisibles. La peur de l’inconnu est passée par là.

Après les votations, il est prévu que le Parlement se penche sur un projet de loi qui envisage une peine de prison «pour éducation sexuelle». Oui, vous avez bien lu. L’éducation sexuelle serait une stratégie du «lobby LBGT» qui lui permettrait de mettre en œuvre des buts politiques radicaux! Expliquer aux enfants et adolescents le fonctionnement des organes génitaux, la reproduction, leur parler de contraception serait un complot dirigé contre la majorité hétérosexuelle afin de convertir tout ce petit monde à l’homosexualité. Mais la peur de la différence en Pologne va bien au-delà. Le rédacteur en chef de Gazeta Wyborcza, Jarosław Kurski, écrivait récemment: «Dans l’État du PiS, la haine peut toucher tout le monde, tant les individus que les groupes professionnels ou sociaux. Owsiak [directeur de la plus grande organisation caritative athée de Pologne], Wałęsa, Broniarz [enseignant, chef du syndicat des enseignants], Timmermans, Merkel, les médecins-résidents, les handicapés, les enseignants, les juges, les réfugiés, les LGBT+ et autres minorités, les activistes du KOD [Comité de défense de la démocratie], l’opposition, les libéraux, l’intelligentsia, les journalistes indépendants, les historiens, les catholiques tolérants – c’est une liste sans fin.»

Aux urnes citoyens!

C’est la plus triste des réalités. Le langage de la haine qui s’est mis en place au cours des dernières années est partout. Une de ses victimes tristement célèbre est le président de la ville de Gdansk, Paweł Adamowicz, poignardé le 13 janvier dernier, lors de la finale du WOŚP, la grande fête caritative organisée par Jerzy Owsiak.

Moi, j’ai de la chance. Je vis en Suisse depuis l’âge de 9 ans. J’ai grandi à Bienne, ville multiculturelle par excellence. J’ai ensuite vécu une vingtaine d’années à Genève, l’internationale. J’ai l’habitude d’entendre parler toutes sortes de langues autour de moi, de voir des visages de diverses couleurs, des habits plus ou moins exotiques. Malgré toutes ces années, je continue à rouler les «r» , mais personne ne me fait de remarque désobligeante à ce sujet. Vous pensez que la Suisse est intolérante? Allez donc vivre, comme je l’ai fait, neuf mois à Varsovie… Le choc du quotidien m’a fait revenir à Bienne. Et pourtant je suis une femme blanche, hétérosexuelle, assez «normale» à première vue.

Dimanche 13 octobre, j’irai voter à l’ambassade de Pologne, à Berne. Car je ne veux plus du PiS, je ne veux plus avoir honte de dire que je suis polonaise. J’aime mon pays d’accueil, j’aime aussi mon pays d’origine. Mais pas celui qui existe depuis quatre ans. Pas celui qu’il deviendra, si on laisse le gouvernement actuel au pouvoir. Pas celui où le mot «multi-kulti» est une insulte.


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