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ACTUEL / Amériques

Qui met en scène la caravane centre-américaine?

T rump a trouvé son cheval de bataille dans sa course électorale: la « horde » des migrants arrivés au Mexique du Honduras et du Salvador en route vers la frontière des Etats-Unis. Le problème n’est pas nouveau. Mais soudain, il éclate dans des images spectaculaires. Une aubaine politicienne pour les trumpistes. Mais cet épisode est-il vraiment aussi spontané qu’on le dit? Pas sûr. Divers scénarios se dessinent.

Rappel des faits. Depuis de nombreuses années, des migrants centre-américains tentent par milliers de transiter par le Mexique vers les Etats-Unis. Ils le font seuls, en famille ou par petits groupes, à l’aide de passeurs mafieux. C’est leur seule chance de passer clandestinement quelque part sur la frontière de 3200 kilomètres. Une «caravane», en revanche, serait en revanche aisée à repérer loin en aval et à refouler. Cette initiative est donc absurde du point de l’efficacité. Elle n’a de sens que dans sa portée médiatique.

Il est vrai que ces flux ont augmenté ces dernières années du fait de la misère, de la criminalité et de la sécheresse qui appauvrit les campagnes. On estime qu’en 2017, 300'000 personnes de cette provenance ont fui vers le Mexique et les Etats-Unis. Quant aux trois «caravanes» qui se sont mises en route dès le 12 octobre, elles ont rassemblé environ 10'000 migrants, dont un grand nombre de femmes et d’enfants. Mais le mouvement s’essouffle depuis quelques jours. Plusieurs centaines de ces voyageurs, heurtés par des difficultés de toutes sortes, sont rentrées chez eux. Le gouvernement mexicain est partagé entre son hospitalité traditionnelle et le souhait de ne pas se brouiller avec le grand voisin du nord. Il a proposé l’octroi de l’asile et invité les candidats à rester dans le sud du pays. Trois mille demandes d’asile ont été enregistrées.

Par ailleurs, la police a freiné les convois par diverses inspections. Un seul incident violent a eu lieu. Mais les scènes de détresse se multiplient. La faim, la fatigue, la chaleur… En fait, les camions poursuivent difficilement leur route. Ils sont à des milliers de kilomètres du but. Les migrants les plus déterminés tentent de continuer le voyage par leurs propres moyens.

Mais qui donc a eu l’idée d’organiser ces déplacements collectifs? Car il a bien fallu quelqu’un pour initier le mouvement. L’interview (ci-jointe) d’une «coordinatrice» démontre une réelle capacité d’organisation. Ces convois ont eu un effet d’entrainement certain. Des gens qui n’osaient pas se lancer seuls ont saisi ce qu’il croyait être une chance. Un maçon de Tegucigalpa (Honduras) déclarait au reporter de «El Pais» s’être décidé sur un coup de tête: «J’ai entendu ça et je me suis dit “alors je pars”. J’ai demandé mon dû au patron, j’ai embrassé ma femme et mes enfants, nous avons fait le signe de croix, et j’ai rejoint les partants.»



Deux hypothèses courent. Selon le gouvernement du Honduras, tout aurait commencé sur l’initiative d’un opposant politique, le journaliste et politicien de gauche Bartolo Fuentes – qui dément avec véhémence -, avec l’appui du Venezuela de Maduro et de diverses ONG humanitaires dont celle du tout puissant Soros. A Mexico, on chuchote dans certains milieux que l’affaire aurait pu être montée… par certains services étatsuniens! Pousser en douce les migrants à se rassembler pour permettre des images spectaculaires? Ce ne serait pas sot! Les grandes puissances s’accommodent très bien de telles manipulations machiavéliques.

Ce qui est sûr, c’est que les «caravanes», lancées sans réel espoir d’aboutir, fournissent un effet d’aubaine à Donald Trump. Grâce à ce spectacle, il peut galvaniser son électorat dans ses diatribes anti-migratoires. Et pourfendre de surcroît les régimes dictatoriaux et corrompus d’Amérique centrale. Il entend couper dans les aides (600 millions de dollars par an) aux trois pays concernés. Ce qui bien sûr ne ferait qu’aggraver leur situation. A noter aussi que la criminalité effrayante qui sévit au Honduras et au Salvador est principalement due aux bandes de «maras», ces super-voyous radicalisés dans les grandes villes nord-américaines avant d’être renvoyés chez eux.

Les «hordes» migrantes comptent-elles nombre de criminels comme l’affirme Trump? Rien ne l’indique. La quasi-totalité des Latinos qui rêvent des Etats-Unis cherchent à rejoindre leurs communautés qui y sont établies et à refaire leur vie dans l’espoir d’un travail et de pouvoir envoyer de l’argent chez eux. Ces envois, les «remesas», constituent une ressource essentielle pour les pays d’Amérique centrale. En 2017, 4 milliards de dollars vers le Honduras, 8 vers le Guatemala, 5 vers le Salvador… et 28 vers le Mexique.


Les Amériques, qu’on le veuille ou non, ont des destins liés.

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