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ACTUL / TEMOIGNAGE

Quarantaine: malaise au bout du fil

O n en a peu parlé à propos de la crise actuelle: le manque de professionnalisme et de sympathie du personnel de la santé et des officiels à l’égard de citoyens en simple quête de compréhension. Une Valaisanne d’une vingtaine d’années nous offre le récit de sa quarantaine, ressemblant à une véritable comédie dramatique… voire à un drame comique.

Il est 16h30. Elise (prénom d’emprunt) reçoit l’information de la part d’une personne avec qui elle a été en contact rapproché, sans masque ou vitre, pendant plus de quinze minutes sur une journée. Habitant le canton de Vaud, cette personne l’informe que selon son médecin, Elise ne sera pas en quarantaine. Vingt minutes plus tard, comme Elise réside en Valais, elle prend l’initiative de contacter la hotline du Canton:

«Je demande quelles précautions je dois prendre pour éviter de contaminer les personnes qui vivent avec moi (salle de bains, distances, etc.) [ndlr : les parents d’Elise, avec qui elle vit, font partie des personnes à risque]. On m’interrompt immédiatement pour me demander des informations sur la personne qui m’a contaminée. On me demande son nom, le centre où elle a été testée, quels sont les types de contacts qu’on a eus, etc. Je reste interdite et donne dans un premier temps le nom. La personne se met immédiatement à la chercher dans une base de données. Elle me dit qu’elle ne la trouve pas, me redemande l’endroit où elle a été testée. Je réponds que je l’ignore, mais que je ne comprends pas l’utilité de la question étant donné que j’ai appelé pour une question simple, à savoir obtenir des informations sur les précautions à prendre. On ne me répond pas, mais on continue l’interrogatoire. Mal à l’aise, je l’interromps et lui dis que je ne suis pas dans de bonnes dispositions pour cet appel, devant prendre un train pour rentrer m’isoler chez moi. La personne insiste, me demande mon nom et où j’habite. Je ne réponds pas et dis que je rappellerai. La personne me dit que la hotline se termine à 17h. Je réponds que je rappellerai le lendemain. La personne insiste. De plus en plus mal à l’aise, je l’interromps et je raccroche.»

Elise a un ton inquiet quand elle revient sur ce premier événement qui l’a laissée coite. Ayant appelé de son propre chef, elle ne comprend pas pourquoi on lui a posé toutes ces questions qui n’étaient pas utiles pour répondre à la sienne, de question. Laquelle était très simple: comment s’organiser dans la maison pour ne pas risquer de contaminer ses parents.

«J’ai l’impression qu’on a tenté de force d’obtenir des informations que je ne consentais pas à donner au lieu de me répondre, alors que, de toute évidence, je comptais respecter les précautions qu’on allait m'indiquer. Ce climat de défiance me semble complètement excessif et inapproprié, d’autant plus qu’on ne fait que de vanter le respect des mesures de la part de la population suisse. Je ne comprends pas pourquoi on part de l’idée que je ne vais pas respecter les précautions qu’on va me donner.»

Outre cette situation étrange, rappelons que le médecin vaudois chez qui sa collègue a été testée lui avait assuré qu’Elise ne serait pas en quarantaine. «Si je n’avais pas été responsable (ce que je suis!), j’aurais eu le temps de sortir et de contaminer beaucoup de monde entre 16h et 10h30 le lendemain matin lorsque j’ai reçu le coup de fil du médecin cantonal valaisan.»

Appel en numéro caché

Mais ce n’est pas tout. Le lendemain à 10h30, Elise reçoit un appel de l’office du médecin cantonal de Vaud, à Lausanne. On lui annonce qu’elle sera en quarantaine jusqu’à jeudi et que le médecin cantonal du canton du Valais va la rappeler. On lui demande son nom, sa date de naissance, son numéro, son e-mail et son adresse postale. «La personne est très sèche», note la très civile Elise, qui, à raison, est sensible à ce genre de choses. Comment imaginer que les citoyens puissent mettre à exécution leur privation de liberté avec le sourire, sans questionnements ni même un certain agacement, si on les traite comme du bétail?

«C’est déjà très stressant d’être en quarantaine parce que tu es quand même potentiellement malade et tu ne peux avoir de contacts avec personne pour te soutenir, et vu tous les articles visant à générer la peur qu’on voit en ce moment sur la perte de goût, audition, odorat, intubation etc., c’est justement là qu’on aurait besoin d’humanité!», s’exclame Elise. «Vu que beaucoup de gens ont été en quarantaine maintenant, c’est peut-être enfoncer des portes ouvertes, mais sincèrement je m’en étais pas rendu compte avant de l’être moi-même, surtout avec des parents à risque.»

La suite des aventures est plus que cocasse. Le lendemain de l’appel précédent, à 11h, une infirmière appelle Elise depuis Sion… en numéro caché! L’infirmière lui réclame à nouveau les mêmes informations, puis elle lui demande comment elle va faire pour s’organiser dans sa quarantaine, si elle habite seule, si elle a pu prendre des dispositions, si oui lesquelles. Elise explique qu’elle a une salle de bains pour elle et que cela ne pose pas de problèmes avec les personnes avec qui elle vit. On lui demande comment elle peut se désinfecter; Elise explique les dispositions prises. A sa demande, l’infirmière lui confirme que la quarantaine dure jusqu’à jeudi compris. Malgré le gros malaise généré par l’appel en numéro caché et après avoir affirmé à plusieurs reprises en préambule qu’elle comptait respecter scrupuleusement les mesures qui allaient lui être données pour éviter de se heurter à nouveau à un ton accusateur dans ce climat déjà extrêmement anxiogène, Élise se retrouve enfin face à une personne humaine.

Le lendemain de l’appel, on lui envoie une lettre à la tonalité contenant la mention de l’exécution par voire de contrainte («Si la personne concernée s’oppose à la mesure, elle pourra être placée dans une institution appropriée si nécessaire avec l’aide de la police cantonale») ainsi que le montant de l’amende au cas où elle ne respecterait pas les dispositions demandées: jusqu’à 10'000 francs.

Voilà donc à quoi peut ressembler une mise en quarantaine dans notre pays sur le plan du ressenti. Intimidation, incohérence et psittacisme.

L'envie nous vient ici de citer l'écrivain et académicien français François Sureau: «L’exercice de la liberté suppose aussi, s’il ne suppose pas seulement, cette apparence de civilité (nous soulignons) qui manifeste la certitude du bon droit, la légitimité démocratique des forces chargées de la répression. (...) C'est à ces choses que l'on voit à quel Etat on a affaire, s’il est civilisé, s’il est sûr de lui aussi1

Dans le cas d'Elise, désormais, ce n’est plus aux officiels d’être exemplaires, c’est seulement aux citoyens. «Alors que j’étais en quête de précisions et que je demandais des conseils, ma bonne volonté s’est heurtée à une suite de redondances et à un clair déficit de civilité. Bref, un manque total de professionnalisme», conclut Elise.


1François Sureau, Sans la liberté, Tract Gallimard, 2019

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

10 Commentaires

@Lagom 21.10.2020 | 16h30

«C'est un peu comme l'affaire des fiches, tous les anciens se souviennent. Stratégiquement l'Etat voulait savoir ce qui se passe mais les exécutants ont fait des excès de zèle pour se montrer affairer et notez beaucoup beaucoup d'heures supplémentaires et des dépenses inutiles pour protéger leurs emplois et engager plus de monde. Ici aussi, si on a un no. d'une éventuelle patiente-victime et on en fait trop. S'agissant du no. caché, je pense que l'infirmière était en Home Office chez elle et elle ne voulait pas montrer son numéro. »


@ compagnon de cordée 22.10.2020 | 13h13

«Rentrés de Croatie, nous nous sommes mis en quarantaine et avons averti l office du médecin cantonal. Nous avons reçu en retour par email une confirmation de réception et c est tout. Pas de tel pas de visite pas d ennuis»


@Binou 24.10.2020 | 00h18

«J'ai beau sincèrement chercher, je n'arrive pas à trouver la moindre complaisance pour cet article qui est une honte journalistique rarement atteinte.

Ne vous est-il jamais venu à l'esprit:
1) que les services en questions sont tout simplement débordés, ce qui en général complique l'amabilité
2) que nous sommes en crise ce qui, de manière surprenante, empêche un traitement digne d'un hôtel cinq étoiles
3) que les préoccupations de nombreux appels sont surtout liées au sport national: frauder la quarantaine
4) que vos simagrées ne font que rajouter une couche de travail à ceux qui en ont déjà assez.

En résumé: merci d'appliquer à vous même l'empathie que vous réclamez si abusivement aux autres. Une piste: vous risquez d'avoir tout loisir de vous entraîner du côté des décès à venir du côté des soins intensifs, notamment dus à tous les négationnistes dans votre genre.»


@lelij 25.10.2020 | 11h30

«J’adore l’argument : émettre des doutes sur une méthode = négationnisme = danger public = responsable de la mort des autres.

Il me semble qu’on veux tous vivre ensemble.

Que je mette une virgule ou pas dans cette phrase n’envoie personne à l’hôpital, et ne sauve personne non plus.»


@PB41 25.10.2020 | 14h30

«Publier un tel commentaire ne peut que conforter les personnes réticentes à s’annoncer. Il s’agit d’un cas particulier qui ne vaut pas pour l’ensemble des personnes qui consacrent gratuitement une partie de leur temps à appeler les personnes potentiellement à risque. Vous auriez dû renoncer à publier ce témoignage qui n’est qu’un cas parmi d’autres. Arrêtons de faire du sensationnalisme.»


@camomille 25.10.2020 | 14h55

«Pauvre administration, pauvre Suisse... À croire que le corona n’ôte pas seulement le goût et l’odorat de nos édiles, mais également l’intelligence et la raison!...
Camille»


@CJS 25.10.2020 | 16h05

«Article absolument exemplaire, tout au contraire de ce qui est affirmé ailleurs avec un manque d'empathie, un mépris et une agressivité déroutants.
Merci de ce témoignage qui donne un éclairage vécu et crédible sur le type d'accueil mis en place entre l'administration et le citoyen sous prétexte inutilement culpabilisant de crise sanitaire.»


@Oldum 25.10.2020 | 18h15

«Dimanche 18 octobre, 10h00 : ma femme et moi recevons un sms d’un laboratoire « officiel » informant de la positivité des tests Covid-19 effectués la veille. Comme demandé, nous retournons de suite un formulaire dûment rempli précisant quelques éléments utiles au traçage. Depuis lors, silence radio complet ! Certes, nous ne sommes pas moribonds et gérons la maladie et notre confinement de façon satisfaisante, parfaitement conscients de la gravité de cette pandémie et des situations d’urgence qu’elle génère par ailleurs.

En citoyens dociles, nous avions installé l’application Swisscovid prônée par l’OFSP. Nous attendons depuis une semaine la transmission d’un simple « code Covid » qui aurait permis à d’autres utilisateurs de cette application d’apprendre qu’ils ont croisé un « pestiféré ».

Las, je suis très agacé ! Quel crédit apporter à certains édiles et autres fonctionnaires qui rabâchent combien le traçage est capital alors que l’envoi par sms d’un simple code que devrait déclencher automatiquement tout cas positif n’est pas réalisé après plusieurs mois d’une préparation qu’on perçoit plus coûteuse qu’efficace. Les déclarations ampoulées n’ont, à l’évidence, pas suffi à éviter une seconde vague devant laquelle, une fois de plus, les soignants se retrouvent bien seuls. Cette insanité est le fait des mêmes « visionnaires » qui, en l’absence de stock, précisaient ce dernier printemps aux dévouées et héroïques caissières de nos grandes surfaces que le port d’un masque s’avérait inutile. Cherchez l’erreur ....

Je n’entends pas régler stérilement des comptes mais simplement relater une situation personnelle qui montre bien la grande confusion actuelle alors que d’aucuns se moquaient il y a peu des désordres de nos voisins français ou italiens.
»


@Rfavre 26.10.2020 | 16h28

«Hello tuti,
Chouette que chacun puisse s’exprimer! Dire son vécu et son ressenti! Merci! Moi et ma compagne, de Bienne, avons traversé le COVID avec tout les états d’âme possible et imaginable. Et ce n’est pas fini... soyons indulgents et soutenant car une telle crise nous met toutes et tous au défi quotidiennement tant sur le fond que sur la forme. C’était juste mon ressenti! De tout cœur avec vous! »


@stef 22.11.2020 | 15h58

«Pour mon cas, et celui de mon épouse, tout c'est très bien passé.
Nous sommes sur Vaud, et - en semptembre - la prise en charge a été exemplaire.
Prise de contact initiale par SMS pour avertir de la positivité, puis un tél. du médecin cantonal pour donner les directives.
Ensuite, au milieu de la quarantaine, nouveau tél. pour s'assurer que tout allait bien (et aussi sans doute pour vérifier le bon suivi de la quarantaine), et enfin un dernier téléphone de “sortie” lorsque les symptômes étaient derrière...

Du grand professionnalisme ! »


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