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ACTUEL / HUMEUR

Quand les ministres perdent les pédales

L e ô combien regretté Guy-Olivier Segond, grand homme politique de la République genevoise, aimait dire que dans cet art, il ne faut pas céder aux émotions. Regarder les faits, y compris ceux qui dérangent, les rapports de pouvoir, mener la barque avec calme. Surtout ne pas céder aux tempêtes passionnelles. Que sa sagesse nous manque ces temps-ci. Alors que des ministres, particulièrement en France, chez nous aussi, s’emportent et admonestent leurs contradicteurs.

Les responsables politiques qui se fixent sur une vision unique du problème, celle des spécialistes d’un domaine étroit, manquent à leur devoir. On attend d’eux un regard à travers l’objectif grand angle. Voyant certes la situation des hôpitaux (peut-être pas aussi étonnante et dramatique qu’on le dit), mais considérant aussi d’autres situations. Comme la détresse psychologique que crée le martèlement des cris d’alarme. Tiens, tiens... Aucun psy ne siège à la «task force» fédérale. Prendre en compte bien sûr la catastrophe économique et sociale qui ne fait que commencer... Enfin, considérer avec respect ceux qui doutent des grands discours du pouvoir. L’admirable philosophe Edgar Morin (99 ans) tweetait l’autre jour: «La naïveté est de croire aux vérités officielles et la rationalité est de les interroger. On réfute en argumentant, non en dénonçant.»

La caricature du dirigeant enfermé dans une vision obsessionnelle s’appelle Olivier Veran, ministre français de la santé. Il est allé jusqu’à insulter ses contradicteurs devant le Parlement. Bouleversé par la visite auprès d’un jeune homme aux soins intensifs, atteint du virus. Sans rappeler que les cas de décès des moins de 30 ans sont rarissimes (0,1 % en France) et généralement liés à d’autres causes de morbidité. Sans indiquer que la moyenne d’âge des victimes est de 81 ans, précisément le niveau de l’espérance de vie.

Un responsable de ce niveau pourrait reacadrer l’importance de la pandémie, sans en sous-estimer la gravité, mais en rappelant comment d’autres virus, ces dernières années, ont aussi durement frappé, aussi gravement surchargé les hôpitaux. Il pourrait surtout parler non seulement de la maladie, mais de la santé psychique et physique à préserver. Vous avez souvent entendu ces donneurs de leçons nous conseiller de soigner notre alimentation pour renforcer notre immunité naturelle? Alors que le stress — là nous avons notre dose — affaiblit nos défenses, tous les médecins le savent. La dramatisation anxiogène des discours est un piège pour ces censeurs de notre quotidien: elle les enferme dans une spirale montante dont eux-mêmes n’entrevoient pas comment ils pourraient en sortir un jour. A moins que le virus, effrayé par ces accents, ne décide de disparaître pour de bon.

Genève n’est pas en reste avec celui que des impertinents appellent «le sultan Poggia». Lui aussi toujours catégorique, fixé sur ce que lui disent les hyper-spécialistes dont il s’entoure, sans égards pour la population qu’il plonge dans le désarroi, réclamant sans cesse des mesures plus restrictives, des sanctions pour les désobéissants, au-delà même de ce que permet la législation fédérale en l’état. Sa dernière intervention, un charabia sur des allègements indiscernables des mesures, se terminait par une condamnation des Genevois qui vont faire leurs courses sur Vaud où les commerces restent ouverts. «Inacceptable!», lance-t-il en perdant les nerfs.

Quant au ministre Berset, à Berne, il contrôle au moins sa rhétorique et se montre plus calme. Mais sa focale reste étroite. Il évoque bien peu les effets collatéraux multiples des mesures préconisées qu’il doit mettre en balance avec les alarmes des épidémiologistes. Il n’a jamais un mot pour l’inquiétude qui monte dans l’opinion publique face aux géants de la pharma. Ceux-ci ont leurs intérêts, leurs agendas. Toujours compatibles avec le bien public? Quelle naïveté! Les preuves de trafics d’influence, de corruption, les conflits d’intérêts, autour de ces acteurs tout puissants, sont innombrables. Le conseiller fédéral Alain Berset peut-il affirmer que les cercles qui déterminent sa politique en sont totalement épargnés? Mais cela est un autre chapitre. Qui mérite d’être creusé. L’espoir d’un vaccin est réjouissant mais brandi par les politiques comme une formule magique, il brouille aussi toute vision raisonnable. On aimerait aussi entendre les responsables s’expliquer sur le fait que la Suisse soit si médiocre dans le classement européen du nombre de lits par habitants.

En attendant, le débat doit s’ouvrir sur tous les sujets. Sans alignement forcé sur la vérité officielle. Chacun a sa perception de la situation. Chacun doit pouvoir s’exprimer sans s’exposer à des insultes, à des accusations de complotisme, de cynisme, d’imbécillité et de diable sait quoi. Danger! Comme dit encore Edgar Morin: «Toute contestation d’une affirmation officielle ou d’un croyance peut être désormais considérée comme complotiste.»

Nous subissons déjà d’extraordinaires atteinte à nos libertés — justifiées ou non, ce n’est pas ici la question — dès lors n’en rajoutons pas aux blessures de la démocratie en punissant les mal-pensants et en interdisant de fait le libre débat.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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