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ACTUEL / Un coûteux mythe de plus

Quand la Confédération nous mène en bateaux

D epuis des années, les armateurs des cargos à pavillon suisse sont en difficulté. A chaque fois, dûment cautionnés, ils vont téter à la mamelle fédérale. A coups de millions. Leurs bateaux ont si mauvaise réputation — il leur arrive de ne plus payer les taxes portuaires! — que de nombreux pays menacent de ne plus les accueillir, notamment en Europe, au Canada et en Russie. Dès lors une ordonnance spéciale les autorise à changer de drapeau. Un tour de voyous avec la bénédiction de Berne.

Les parlementaires, peut-être anesthésiés par une pandémie aux effets politiques étranges, ou simplement paresseux, ne bronchent pas. Pourtant il y a si longtemps qu’ils doivent avaler des couleuvres au chapitre de la marine suisse.


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Rappel. Cette flotte helvétique a été créée pendant la Seconde guerre pour assurer l’approvisionnement international du pays. Depuis lors, quels qu’aient été les changements du monde, elle a continué de bénéficier du généreux soutien public. Alors qu’il n’y a évidemment plus le moindre risque d’être privé d’approvisionnement d’outre-mer. Rien n’est trop cher pour maintenir un mythe hérité de l’histoire.

Jusqu’en 2017, six armateurs privés opéraient avec une cinquantaine de bateaux. La Confédération a dû payer récemment 300 millions pour éviter la faillite de deux d’entre eux. Les problèmes financiers les ont amenés à vendre plusieurs unités. Il en reste 21 à ce jour. Deux nouveaux cargos sont néanmoins en construction aux Philippines. Pas une broutille: selon le spécialiste Olivier Grivat, «sans accès direct à la mer, la Suisse se classe au cinquième rang européen et au onzième rang mondial en termes de tonnages devant la Norvège, Taïwan et la France». Bravo mais à coup de subventions, non merci!

Cette «marine sous coma artificiel», selon le mot d'un porte-parole de la branche, n’a pas seulement des soucis financiers. Elle a une réputation exécrable dans le monde. Parce qu’elle est mauvaise payeuse. L’an passé, le navire-citerne «suisse», le San Padre Pio a été carrément confisqué par le Nigeria, son équipage ukrainien longuement retenu, sous l’accusation, selon les médias locaux, de «trafic illégal, de violation du territoire et de contrebande de diesel». Les incidents se sont multipliés dans plusieurs pays. Dès lors ceux-ci, et pas des moindres, menacent d’interdire leur accès aux bâtiments portant drapeau rouge à croix blanche. Inscrits sur une liste noire internationale.

Qu’ont trouvé les armateurs pour s’en sortir? Demander à pouvoir changer de pavillon! Le Conseil fédéral vient d’approuver une modification de l’ordonnance le permettant ce tour de passe-passe. Dans l’indifférence générale. Ainsi donc, par exemple, les deux nouveaux navires en construction aux Philippines, propriétés de l’armateur vaudois Suisse-Atlantique, le «Général-Guisan» et le «Nyon» arboreront les couleurs… des Îles Marshall. Un mini-Etat (71’000 habitants) au fin fond de l’océan Pacifique, composé d’une trentaine d’atolls. Ses ressources? Les pavillons de complaisance précisément. Avec plus de 3200 navires à ses couleurs! Le pays est par ailleurs sur la liste grise des paradis fiscaux non coopératifs de l’OCDE.

Mais tout cela ne trouble pas le moins du monde l’Office suisse de la navigation maritime, rattaché au Département des affaires étrangères. Quant au Parlement, chut!… il dort.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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