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ACTUEL / Gilets jaunes

Plongée chez les Gilets jaunes qui veulent le grand chambardement

P ersonne ne sait où mènera le «grand débat» voulu par Macron qui mouille la chemise en parlant des heures et des heures avec le commun des mortels. Mais le fait est que cela discourt partout. Dans les mairies, les salles de quartier. Admirable frénésie civique. Aux antipodes de la Suisse assoupie! Les Gilets jaunes, eux, continuent d’agiter les samedis urbains, face à des policiers qui cognent et tirent. Ils se retrouvent aussi à palabrer dans différents groupes, sous des houlettes diverses, d’ailleurs vivement opposées entre elles. Visite à la mouvance joliment nommée «Les Jardiniers de la Constitution».

Une bonne centaine de personnes de tous âges ont bravé le soir pisseux et glacé pour se retrouver dans une salle perdue au fond du 13e arrondissement. Pour parler donc de la constitution idéale. Avec en prélude, une minute de silence pour les blessés, les éborgnés de ces derniers samedis, pour les manifestants et aussi pour les policiers atteints. «La violence est inacceptable». Une tête d’affiche: Priscillia Ludosky, la Martiniquaise de Seine-et-Marne, qui a lancé la première pétition contre la hausse des prix du carburant et a recueilli 1,2 million de signatures. Ce qui a lancé toute l’histoire. La jeune femme sourit beaucoup, parle peu, trouve les mots justes pour apaiser les tensions, une femme qui a la politique dans le sang. Elle mène bien son affaire, comme elle le fait pour sa boutique online de produits de beauté bio. On n’a pas fini d’en entendre parler.


Priscillia Ludosky était samedi dernier également dans la rue. © Capture d’écran Rfi


A ses côtés, le conférencier de la soirée: Etienne Chouard. Un professeur d’économie dans un lycée marseillais qui s’est fait connaître en échauffant la campagne du non au traité de Maastricht en 1995. Personnage aux contours flous: anar, démolisseur des élites, un genre de révolutionnaire, anti-européen («l’UE est un projet fasciste»), sympathisant à la fois de Jean-Luc Mélenchon, pour ses philippiques contre la finance, et de Alain Soral «qui ose dénoncer le sionisme colonial guerrier et raciste».




L’orateur — doué — est partout dans ces temps où certains rêvent de démonter le système. Il développe ses thèses en se défendant de le faire, appelant cent fois les uns et les autres à écrire eux-mêmes la constitution qui donnera enfin le pouvoir au peuple. Il déteste les élections. «La démocratie parlementaire est une prison où l’on ne décide rien!» Son idée? Tirer au sort des représentants, désignés pour une courte durée et contrôlés par un organisme lui aussi tiré au sort! Et toutes les lois soumises à référendum. «Quatre fois par an avec une dizaine de questions, comme cela se fait en Suisse!» Et l’ultra-démocrate de citer l’exemple du vote sur «la monnaie pleine» (retirer aux banques le pouvoir de créer l’argent): «Cela a été refusé, mais avec une belle minorité!»

Le chambardeur pourfend aussi les médias, «détenus par neuf milliardaires», tous au service des puissants et des riches. Il imagine les journalistes propriétaires de leurs organes et indépendants. Puis, dans son heure gauchiste, le sexagénaire à la voix posée propose que l’on sorte de l’euro et que l’on en finisse avec le financement des entreprises par l’actionnariat. Il rêve de fonds collectifs… Etatique? Le mot est banni, mais comment dire autrement?

Beaucoup d’applaudissements. Quelques attaques sur les détails. Et pas mal de perplexité. Ma voisine, la trentaine rondelette et l’œil vif, me glisse: «J’espère que je ne serai pas tirée au sort! Je déteste parler en public.» Elle veut savoir si l’argent pèse sur la démocratie directe en Suisse, si le coût de la santé est aussi élevé qu’elle l’a entendu dire… «Il faut bien admettre qu’avec la Sécu, on n’est pas si mal loti!» lâche cette soignante qui pourtant ne rate aucun samedi en gilet jaune. Quand je lui dis que cet antiparlementarisme rappelle les années 30, elle se tait, tire sur sa clope, puis bougonne: «Evidemment, c’est le risque.» Sympathise-t-elle avec cette autre figure du mouvement, Ingrid Levavasseur, la jeune femme rousse qui élève seule ses deux enfants, qui lance sa liste Gilets jaunes pour les élections européennes et veut rentrer dans le système? «Il faudrait au moins que tous ces leaders cessent de se bouffer le nez.»

La soirée s’enlise dans une farce moderniste. Un jeune homme jongleur d’algorithmes veut constituer une assemblée constituante, avec des candidats inscrits sur le net, et un logiciel «super» pour le tirage au sort. Il cherche des surveillants de l’opération. Tirés au sort bien sûr parmi les présents, nous avons tous reçu un billet avec un numéro. Les trois «élus» collent le nez sur l’ordinateur, regardent les courbes «qui assurent la représentativité» et manifestement, n’y comprennent rien. Cela dure, cela dure, mais cela donne le temps de bavarder entre inconnus. Une jeune fille distribue du coca et du café. C’est une bien curieuse révolution qui mijote dans les arrière-salles françaises. Ira-t-elle aussi loin que l’annonce ce Chouard? «Nous sommes à un tournant de l’histoire! En France et partout dans le monde!»

Au retour, le chauffeur de taxi déclare qu’il restera au lit samedi. «On ne peut plus travailler avec ce bordel. Ni les commerçants, ni personne.» Et à la télé, les «experts» glosent sur la légère remontée de la cote de Macron qui écoute, parle beaucoup, mais ne dit rien sur ce qu’il fera de cette immense moisson de demandes diverses et contradictoires. Quant à son Premier ministre, lui aussi soumis quelque part à cent questions, il note, note encore, le front bas, besogneux, et se redresse. Le référendum d’initiative citoyenne, tant de fois réclamé, le fameux RIC, «ça le hérisse». On n’est pas sorti de l’auberge.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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