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ACTUEL / Livre

Petit guide à l'intention des dictateurs (et surtout de leurs ennemis)

D ans «Le syndrome de la dictature», (Actes Sud, 2020) l'écrivain égyptien Alaa El Aswany ne fait pas que régler ses comptes avec le général Sissi, maître de son pays. Il met à nu les mécanismes qui portent au pouvoir des Xi Jinping, Alexandre Loukashenko, Vladimir Poutine, voire des Jair Bolsonaro, Viktor Orban et Donald Trump.

Depuis la sortie, en 1931, de «Technique du coup d'Etat» de Curzio Malaparte, le démontage de la mécanique qui amène un pays et son peuple à se soumettre à la volonté d'un seul homme (le femmes sont fort rares dans cet exercice) a conquis sa place comme genre littéraire. Et il n'est jamais aussi achevé que par des auteurs qui en ont une profonde expérience personnelle. Curzio Malaparte a entretenu des relations ambiguës avec le régime fasciste, qui l'a harcelé autant qu'il l'a privilégié.

L'écrivain égyptien Alaa el Aswany est reconnu dans son pays comme l'un des descripteurs les plus attentifs et les plus efficaces de la décadence de la société égyptienne gangrenée par la dictature, la corruption et l'oppression sociale, notamment vis-à-vis des femmes. Interdit dans tous les pays arabes à régime autoritaire, son roman «L'immeuble Yacoubian» lui a valu d'être comparé au grand auteur Naguib Mahfouz et sa dénonciation du nassérisme dans son roman «Dérives sur le Nil».

Mécanisme au scalpel

Désormais exilé car poursuivi par le régime dictatorial du général Abdel Fattah al-Sissi, il a publié à la fin de l'an dernier (traduction française parue en juin) dans «Le syndrome de la dictature» une analyse au scalpel des mécanismes qui amènent un peuple à se soumettre à la volonté d'un seul homme. La force de l'ouvrage ne tient pas que dans la description sans concession de mécanismes qui – hélas – se répètent d'une génération à l'autre. Mais aussi – et c'est là que la comparaison avec Curzio Malaparte est la plus pertinente – avec la force émotionnelle de l'intellectuel qui a subi dans sa vie les vexations ordinaires d'une vie sous cloche, et les poursuites spécifiques d'un régime qui ne tolère pas l'expression indépendante.

Le livre se divise en neuf sections, qui se lisent pratiquement comme un manuel. Dans la définition du «syndrome» jusqu'à la manière de s'en prémunir. Avec les différentes étapes de la mise en place d'un régime dictatorial, toujours les mêmes, que l'on parle de Hitler ou de Saddam Hussein:  l'affirmation de l'«homme providentiel», la création d'un climat de peur, voire de terreur parmi les gens qui les force à accepter n'importe quelle compromission pour autant qu'on les laisse tranquilles, le démantèlement des milieux intellectuels et la mise au pas des médias, l'emploi systématique de la théorie du complot et le recours au terrorisme.

De Nasser à Poutine

Avec pour conséquence non seulement des populations entière brimées et martyrisées, mais aussi le maintien au pouvoir d'individus de plus en plus isolés dans un milieu de courtisans dans lequel la vérité n'a plus de sens, et qui perdent par conséquent le contact avec le monde réel. De tels personnages prennent ainsi toujours plus de mauvaises décisions jusqu'au moment de commettre le faux pas de trop et provoquer la révolte qui jette bas leur régime.

Tous les grands dictateurs de ces 100 dernières années – de gauche comme de droite – sont convoqués pour étayer cette démonstration, avec, dans les rôles principaux, Nasser, Saddam Hussein et al-Sissi bien sûr. Mais les coïncidences ne sont pas troublantes, elles sont transparentes, et donc évidentes, avec les techniques employés par Hugo Chavez, Vladimir Poutine et Xi Jinping, voire par des dirigeants autoritaires de pays (encore) démocratiques comme Recep Tayyip Erdogan, Narendra Modi, Viktor Orban, Jair Bolsonaro et, dans une certaine mesure, Donald Trump.

En ces temps de recherche de vaccin contre la pandémie, l'essai de Alaa el-Aswany est un médicament très efficace contre toute tentation de s'en remettre à «l'homme fort» ou à «l'homme providentiel» pour tenter de résoudre les ennuis de notre temps. La réponse vient d'un auteur de génie qui pare d'expérience: le remède est bien pire que le mal.


Alaa el Aswany, «Le syndrome de la dictature», Actes Sud, 166 pages.

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