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ACTUEL / Médias

Patrick Vallélian: «Le journaliste doit avant tout être un témoin honnête de son époque»

«Sept» souffle ses cinq bougies cette année. L’occasion de rencontrer le rédacteur en chef de cet ovni fascinant dans le paysage journalistique francophone, Patrick Vallélian. Et de le questionner sur le slow journalisme.

BPLT: Sept est né en 2014 de votre rencontre avec Damien Piller. Quelle place y occupe ce dernier?

P.V: Damien Piller est le président du conseil d’administration de Sept.ch SA, la société éditrice, entre autres, du site sept.info et de Sept mook. Et si votre question consiste à me demander si Damien Piller intervient sur la ligne rédactionnelle du média que je dirige, la réponse est clairement non.

Comment s’est construit votre modèle économique?

Sept.ch SA est une start-up avec l’ambition d’être un laboratoire de l’information. C’est à ce titre que nous avons exploré des chemins inédits. Nous étions par exemple les premiers en Europe à produire un magazine, Sept mook (un mix entre book et magazine), qui reprend les meilleures histoires d’un site, sept.info. L’idée du web qui alimente le print a été copiée depuis à plusieurs reprises. Nous avons aussi lancé le premier mook de Suisse en 2015 qui est devenu le premier mook connecté en 2016 grâce à la réalité augmentée.

Réalité augmentée, pouvez-vous nous en dire plus?

Si vous téléchargez notre App et que vous scannez avec votre téléphone portable certaines pages de notre mook, vous avez accès à des narrations multimédia inédites. Mais pour revenir à notre modèle économique, il se construit sur quatre axes principaux: l’abonnement, la vente en kiosque et en librairie de notre mook, la publicité dans notre magazine et Sur Mesure, l’agence de brand journalisme de Sept.ch SA.

Est-ce rentable?

C’est une question qu’on nous pose souvent. Ma réponse est simple: nous avons été rentables dès notre lancement en 2014. Nous avons toujours payé nos factures et nous ne devons de l’argent à personne. Le soutien de Damien Piller nous a donné en outre le temps d’explorer toutes les voies possibles pour autofinancer notre projet.

Les avez-vous trouvées?

Oui, au prix d’une remise en question continuelle de notre modèle d’affaire, de nos processus de production ou de notre organisation interne. Depuis une bonne année, nous sommes sur les rails du succès. Sans pouvoir en dire plus en termes financiers, les revenus publicitaires de notre mook trimestriel et de nos abonnements pour le site et le magazine sont en hausse. C’est également le cas des ventes de nos mooks en kiosques, en librairies ainsi que sur les plateformes numériques comme Zinio, LeKiosk.fr et ePresse.fr. Cette vitalité est un très bon signe même si nous restons encore très fragiles. Chaque nouvel abonné est une victoire.

Vous avez également créé Sur Mesure, une agence de brand journalisme. Etonnant pour un média qui se dit indépendant et qui se positionne comme média d’investigation, non?

Comme je l’ai dit, nous expérimentons de nouvelles pistes pour financer notre média. Ceci dit, rien de nouveau sous le soleil puisque le New York Times fait la même chose que nous avec T Brand, ou le Washington Post avec WP brand-studio. Et je ne pense pas qu’on puisse prétendre que ces deux titres ne soient pas indépendants. En outre, ce ne sont pas les mêmes équipes qui travaillent pour Sur Mesure dont les missions vont de la réalisation d’un magazine pour des tiers à la création d’un site ou à la mise sur pied d’une manifestation. Il y a une claire ligne de démarcation entre nos deux activités.

Sur le plan éditorial cette fois-ci, qu’est-ce qui distingue Sept des autres médias romands?

Sept est l’un des premiers médias post news d’Europe. Nous avons choisi il y a cinq ans de nous déconnecter de l’actualité, de ne plus suivre cette avalanche de news qui nous assomment quotidiennement pour consacrer notre énergie et nos moyens à des informations d’intérêt public. Nous prenons le temps de fouiller, de creuser ailleurs pour raconter des histoires inédites qui font sens. Nous leur donnons le temps et l’espace qu’elles méritent

Vous vous revendiquez également du slow journalisme. Quésaco?

Le slow journalisme est un journalisme qui, justement, s’offre le luxe du temps et de l’espace. Le slow journalisme, c’est aussi une exigence de qualité qui a été récompensée à plusieurs reprises par des prix et nominations. Le slow journalisme, c’est enfin une rigueur et un état d’esprit. Il nous faut plusieurs mois pour réaliser et mettre en ligne l’un de nos récits, notamment parce qu’il y a à la clef un gros travail de relecture, de correction, de fact-checking et aussi de réécriture. La qualité de l’écriture est centrale pour nous. A ce titre, nous nous inscrivons dans le mouvement de la littérature du réel. Ensuite, chez nous, ce n’est pas la rédaction qui décide de la longueur d’un sujet, mais l’histoire elle-même. S’il faut lui consacrer 250'000 signes, nous lui consacrons 250'000 signes. C’est radical, mais c’est ainsi que nous pouvons réellement nous immerger dans un sujet, le traiter en profondeur et avec précision.

L’attachement au terrain est ce qui relie votre équipe de journalistes, mais partagez-vous également entre vous une certaine sensibilité politique?

Chacun est libre de ses convictions. Et franchement, elles ne me regardent pas. Mais pour revenir à la question du terrain, elle est centrale dans notre projet. Nos auteurs vont là où ça se passe. Ils décrivent ce qu’ils voient, ce qu’ils ressentent. Ils mouillent leurs chemises. Ils sont nos yeux, nos bouches, nos jambes, notre peau… C’est là toute la différence avec les robots qui remplacent aujourd’hui les journalistes dans les rédactions.

Le journaliste contemporain pèche-t-il par sa foi dans l’objectivité?

C’est un vaste débat. A mon avis, le journaliste contemporain doit avant tout être un témoin honnête de son époque. Honnête, mais aussi travailleur, curieux, intéressé, créatif, exigeant, sérieux et humble. L’humilité est une qualité importante dans notre métier. Tout comme le doute.

Le subjectif est donc assumé dans votre boutique.

Le journaliste est l’un des acteurs de son récit. Cela ne nous pose aucun problème qu’il se mette en scène si cela fait sens. Le «je» est également accepté chez nous. En revanche, tout doit être vrai.

On sent une réelle sincérité chez vous. Mais ce discours n’est-il pas ultra-minoritaire et élitiste?

Il faut être sincère pour faire ce métier. C’est central. Ceci dit, est-ce élitiste que d’être curieux, de vouloir rencontrer l’autre et de vouloir raconter des histoires vraies? Si c’est le cas, alors nous le sommes. Le journalisme de qualité doit être ouvert à tous, accessible tout en étant, et j’insiste sur ce point, payant pour pouvoir rémunérer correctement nos auteurs. Quant à savoir si nous sommes ultra-minoritaires à penser qu’il faut se battre pour un journalisme de qualité, au service de sa société, j’espère bien que non.

Mais les gens sont-ils prêts à payer pour ce genre de contenus?

Oui. Et de plus en plus. Beaucoup de nos lecteurs comprennent aujourd’hui qu’une information de qualité n’est pas gratuite. Il faut des moyens pour aller la cultiver, pour la récolter et la distribuer.

Avez-vous encore foi en votre métier et confiance en l’avenir?

Oui, mais j’ai surtout foi dans l’intelligence de nos lecteurs et dans leur curiosité.

Le journaliste romand contemporain est un être souvent blasé. Est-ce le manque d’esprit créatif?

Je ne sais pas qui est le journaliste romand contemporain et s’il est blasé. Personnellement, c’est l’avenir du journalisme qui m’intéresse. Pas celui des journalistes ou des médias. Nous devons nous battre pour que notre métier reste d’intérêt public et qu’il ne devienne pas une sorte de divertissement ou du temps de cerveau disponible pour les marques. Qu’il soit un vrai soutien à une démocratie saine et vigoureuse et qu’il permette de révéler ce qu’on nous cache, qu’il continue son travail de formation des masses et d’empêcheur de penser en rond.

Quels sont vos projets actuels?

Nous travaillons sur la quatrième version de notre site internet qui sera encore plus simple et intuitif. Nous cherchons entre autres à améliorer les moyens de paiement pour faciliter l’accès à nos contenus. Nous planchons sur le projet de livres de poche qui reprendront nos meilleures histoires, et continuons à explorer de nouveaux modes de narration sous la forme de spectacles de journalisme, les reporters unplugged. Journaliste, dessinateur, photographe, éditeur, témoin… elles, ils ont sept minutes pour raconter une histoire vraie devant leur public. C’est une sorte de média vivant et authentique que nous avons développé avec le théâtre du Crochetan à Monthey. Tout ce que nous aimons chez Sept.

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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