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«Passer l’affaire sous silence est simplement un devoir citoyen»

L a Suisse aide les services de renseignement étrangers - depuis plus d’un siècle! Crypto, une entreprise domiciliée en Suisse et contrôlée par la CIA et le service de renseignement allemand BND, a livré des appareils de cryptage trafiqués à des États étrangers. Ainsi, la CIA et le BND ont pu accéder au trafic d’informations confidentielles de nombreux gouvernements et administrations. Rien de nouveau, comme nous l’explique ci-dessous Hans Ulrich Jost, professeur d’histoire générale contemporaine et d’histoire de la Suisse à l’Université de Lausanne, de 1981 à 2005.

Article de Hans Ulrich Jost publié sur Infosperber le 15 février  2020. Traduit par Marta Czarska.


C'est une longue tradition pour la Suisse que d’être le refuge des communications confidentielles et de l’espionnage. Une des plus grandes affaires de ce type a été révélée début 1916, en plein milieu de la Première guerre mondiale. Deux colonels des services de renseignement de l’armée transmettaient leurs bulletins aux attachés militaires allemand et autrichien. On peut y voir une prestation de services en faveur de pouvoirs étrangers semblable à celle de l'entreprise Crypto en faveur de l’Allemagne et des Etats-Unis.

Il est intéressant de regarder de plus près l'affaire de 1916. André Langie, un employé civil chargé du déchiffrement auprès de département de renseignement de l’État-major, remarqua que les allemands lisaient manifestement les dépêches qu’il traitait. Langie en informa les rédacteurs en chef de la Gazette de Lausanne et du Journal de Genève qui, à leur tour, en informèrent Camille Decoppet, le chef du Département de l’armée. Ce dernier commença par essayer de clarifier cette affaire avec le Général Wille. Mais Wille refusa d’intervenir et écrivit même à Decoppet que ces «Messieurs» - il est question des deux colonels - ne s’étaient «rendus coupables d’aucun crime ou délit grave». Il concluait son courrier au Conseiller fédéral par les mots: «passer l’affaire sous silence est simplement un devoir citoyen». Mais on ne pouvait pas passer «l’affaire» sous silence. Malgré l’opposition de Wille, une procédure de justice militaire fut ouverte. De son côté, le Général intervint dans la procédure d’une improbable façon personnelle. Les «Messieurs» s’en tirèrent avec quelques jours de détention à domicile.

La question d’une éventuelle violation de la neutralité a été minimisée. Le chef d’État-major Sprecher admit que l’on pouvait parler de violation de la neutralité, mais de manière limitée, car «notre service de renseignement n’est pas lié à une notion stricte de la neutralité». Cette position était étayée par le fait que les services de renseignement suisses ne pouvaient obtenir d’informations importantes que grâce à la collaboration avec des postes étrangers. Cet argument fait encore partie aujourd’hui du répertoire classique pour justifier une collaboration avec l’étranger opposable à la neutralité.

Un réseau de renseignement douteux pendant l'entre-deux-guerres

On retrouve aussi ce double jeu pendant l’entre-deux-guerres dans le domaine politique. Un exemple notable en est la collaboration entre la Police fédérale et la «Fédération patriotique suisse» fondée en 1919 par Eugen Bircher. Cette association, qui organisa le regroupement de nombreuses milices bourgeoises de droite nées des suites des grèves nationales, créa son propre service de renseignement. La «Fédération patriotique suisse» et Bircher s’assura pour cela d’étroits contacts avec les organisations d'extrême-droite allemandes et autrichiennes. En Suisse, selon une décision de la Confédération, il fallait avant tout surveiller la gauche et les «prétendus bourgeois roses, encore plus dangereux que les rouges».

Le service de renseignement de la Fédération patriotique suisse traita de nombreuses informations glanées lors de visites à l’étranger et les transmit également à la police fédérale. Même le Département politique puisa dans ces sources et fournit du matériel à une ribambelle de journalistes triés sur le volet. Bircher lui-même transmettait personnellement des rapports à la section des renseignements de l’armée, touchant pour cela 100 francs par mois. C’est ainsi que fut créé un réseau informel de renseignements avec des partenaires étrangers, qui collaborait étroitement avec les administrations, mais sans la moindre approbation parlementaire.

Mort tragique d’un procureur de la Confédération

Ce serait aller trop loin que d’examiner ici la situation compliquée des services de renseignement au cours de la Deuxième guerre mondiale. Par ailleurs, celle-ci n’a pas encore été étudiée dans sa globalité. Mais il faut encore brièvement mentionner une autre affaire d'après-guerre: le cas Dubois. Le procureur de la Confédération René Dubois a fait surveiller les conversations téléphoniques de l’ambassade d’Égypte en Suisse, dans le but d’observer le Front de Libération Nationale (FLN) algérien. Max Ulrich, inspecteur de la police fédérale, s'est chargé de ce dossier. Et il était en contact avec un des barbouzes des services secrets français qui acceptait avec gratitude les informations collectées sur le FLN. Il y a beaucoup d’incertitudes dans cette affaire, mais il est certain que le contenu des conversations téléphoniques de l’ambassade d’Égypte jouait en faveur des français. L’Associated Press révélait l’affaire le 21 mars 1957. Deux jours plus tard, le 23 mars, Dubois était retrouvé mort - il se serait suicidé.

Un concept souple de la neutralité

Ces affaires nous renvoient vers un problème essentiel de notre compréhension de la neutralité. Si l’on part du principe qu’il s’agit de zones grises de l'acquisition de renseignements internationaux dont la Suisse profite, on pourrait minimiser, comme l’a fait le chef d’État-major Sprecher durant la Première guerre mondiale, les déficits de la neutralité politique. On suivrait ainsi la logique du double jeu, ce qui permet au besoin de mettre à l’arrière-plan la neutralité ou de carrément la passer à la trappe. Il n’est pas tout à fait clair si la Suisse profite réellement de cette collaboration avec des partenaires étrangers.

Dans une autre perspective plus globale, une telle collaboration apporte des avantages certains. Comme certains arrangements douteux dans le domaine de l’économie extérieure, comme dans le cas du commerce de l’or avec une Afrique du Sud sous embargo ou de l’évasion fiscale sous couvert d’un secret bancaire généreux et discret, les affaires des services de renseignement relèvent des prestations traditionnelles de la Suisse. Ce commerce est bien sûr en contradiction avec le discours solennel sur la neutralité, mais ne sommes-nous pas depuis longtemps habitués à ce double jeu? Réaliser diverses affaires louches aux côtés de bons et loyaux services fait partie du modèle commercial helvétique. De temps en temps, cela suscite un grand émoi dans la presse nationale et dans les instances politiques. Mais à l’étranger, cela réjouit ceux qui profitent de ces «prestations» découlant d'une collaboration discrètement soignée avec la Suisse. Dans ces cercles, la neutralité n’est que pure fiction, au meilleur des cas une partie du folklore politique de la Suisse.

La souplesse de la neutralité suisse est même évoquée à l’occasion au sein du Département politique. Cela a été le cas en 1948, lorsqu’Alfred Zehnder, chef de la Division politique, décrivait la neutralité de la Suisse par ces mots:

«Dans un conflit entre l’Europe de l’Ouest et l’Empire slave, il n’existe pour la Suisse ni une neutralité d’esprit ni une neutralité politique. La Suisse n’a pas d’existence hors de l’Europe de l’Ouest, dont elle fait partie. Il ne faut pas idolâtrer l’objectivité au point d’ouvrir la porte de notre maison à nos propres bourreaux.»

Encore aujourd’hui, la politique extérieure suisse suit la devise selon laquelle on ne peut pas heurter de front les puissants États-Unis ou des voisins comme l’Allemagne, et, même dans le cadre des affaires troubles de renseignement, leur refuser notre collaboration. La neutralité, comme le démontre le passé, n’y joue aucun rôle.


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