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ACTUEL / Diplomatie

Pagaille au Conseil fédéral

L e président de la Confédération est tout heureux d’avoir posé sur la photo, la main dans la main avec Trump. Il paraît que nos relations avec les Etats-Unis sont au beau fixe. Très bien, mais ce n’est pas là que la chatte a mal au pied. Face à l’Union européenne, c’est la pagaille. Les conseillers fédéraux présents à Davos y sont allés chacun de leur petite chanson. Devant la nécessité de conclure un accord-cadre, le virevoltant Ignazio Cassis se dit pressé d’aboutir avant de corriger ses propos le surlendemain, l’habile Alain Berset un peu moins décidé dans l’attente enfin d’une position commune, le madré Ueli Maurer veut attendre et attendre encore. Anecdote? Non, signe d’une confusion aux effets fâcheux. Le gouvernement patauge de la pire manière qui soit. Il s’affaiblit lui-même. Analyse.

Où en est-on? Nos relations avec l’UE sont régies par des accords bilatéraux et sectoriels. Or ceux-ci sont aujourd’hui bloqués. Et il n’est pas question d’en signer de nouveaux. Alors qu’il en faudrait pour permettre à la Suisse de profiter pleinement du marché unique. La Commission européenne souhaite un accord-cadre qui précise les règles du jeu, les droits de part et d’autre, le mode de règlement des différends. Et le Conseil fédéral est d’accord! Il a donné un mandat de négociation dans ce sens en décembre 2013. 

Mais la conclusion des pourparlers tarde. Parce que l’UDC s’y oppose et les partis bourgeois, intimidés par les blochériens, traînent les pieds. La procrastination est devenue un système de gouvernement. On dit oui mais on n’avance pas, on ergote aussi longtemps que possible. Et on finit par irriter sérieusement les partenaires. Ceux-ci ont été patients. De bises amicales en propos aimables, ils ont attendu. Mais aujourd’hui, ils durcissent le ton. D’autant plus qu’ils négocient avec la Grande-Bretagne. Pas question de reproduire avec elle le bricolage helvétique. «Alors, c’est oui ou c’est non?», nous disent-ils. Nous pouvons choisir de refuser, ce sera respecté, mais aïe!, nous perdrions une foule d’avantages qui feraient mal à notre économie (avec l’UE: pour 57% des exportations et 75% des importations).

C'est l'aveuglement

Les conseillers fédéraux qui tremblent devant l’UDC, obsédés par les prochaines élections, ce n’est déjà pas glorieux. Et les chefs d’entreprises? Ils se pavanent à Davos mais les avez-vous entendu hausser la voix pour réclamer enfin le règlement de cet accord si nécessaire? Rien, quelques propos nuancés ici et là, mais aucune détermination politique. Lamentable. Il est vrai que les tout grands patrons n’ont pas de souci à se faire: ils ont déjà les pieds partout. Ce sont les PME, pas forcément bardées de juristes finauds, qui se trouveront dans l’embarras.

Les yeux tournés vers un passé confortable, la Suisse ne regarde pas en face la réalité présente et encore moins l’avenir. Elle reste persuadée que tout peut continuer comme avant. C’est de l’aveuglement. Pourtant les coups de griffe se multiplient. On a parlé de l’agrément provisoire et menacé de la Bourse suisse sur le marché européen. Mais les signes de crispation sont multiples. Un exemple méconnu: un résident suisse qui veut vendre un bien en France ne peut pas aller simplement chez le notaire comme tout citoyen de l’UE et de l’Espace économique européen. Il doit se trouver un représentant légal. Une tracasserie coûteuse. Les particuliers paient aussi le prix de la bande à part. Lorsqu’ils achètent quelque chose outre-frontière, les frais de douane, de notre fait, sont de plus en plus élevés.

Nous sommes toujours exclus du système Erasmus qui permet les échanges d’étudiants. Et nous ne sommes pas près de participer à celui qui se mettent place actuellement pour faciliter les stages internationaux des apprentis. Au plan culturel, nous sommes aussi en panne. Le programme Medias, précieux pour la production de films, est également suspendu. Rien ne sera débloqué sans l’accord-cadre.

Le gouvernement le plus faiblard depuis...

Les effets de notre relatif isolement sont diffus et pernicieux. Et cela ne va pas s’arranger si nous jouons longtemps encore aux plus malins. Cet immobilisme est d’autant plus absurde que les négociations sont à bout touchant. Mais le problème n’est pas là. Il est dans le cirque émotionnel mis en scène par l’UDC. Même Ignazio Cassis, bien informé par l’ambassadeur tessinois auprès de l’UE, convient qu’il est temps de se calmer: cet accord n’a pas de quoi nourrir un psychodrame. Mais le fait est là. Un parti, inspiré par des milliardaires à l’abri des turbulences, hostile à toute ouverture européenne, réfractaire à toute politique sociale, qui se fiche éperdument des petites entreprises, tire en réalité les ficelles de la politique suisse. D’accord, il ne représente pas loin d’un tiers des votants. Pas la majorité! Vous n’avez que le mot de démocratie aux lèvres? Très bien. Celle-ci exige aussi cohérence et courage. Ce qui fait cruellement défaut au gouvernement actuel, le plus faiblard que l’on ait connu depuis, depuis quand au juste?

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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